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Le Petit Chose

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Une vie chinoise

Enfants de Sandui, Sichuan

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Ces visages sont-ils malchanceux d’être cachés au fin fond de la Chine où les conditions de vie feraient fuir la Française lambda, ou privilégiés d’avoir des successions de vallées et collines comme terrain de jeux avec, en prime, télé et playstation dans la pièce qui sert de salon à côté du fourneau version moyen-âge et des planches recouvertes d’une couette pour lit ?

Photos : SL/DR. Réalisé le 15 mai

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Souviens toi Sichuan













Dans « Souviens toi Jonathan », le héros de Cosey a perdu la mémoire. Les Sichuanais sont loin d’avoir oublié les trois minutes qui ont changé leur vie. Devant toutes les caméras du pays, ils étaient des milliers sur dans les rues, dans les temples, dans les ruines à dire … « merci ». Merci aux autorités d’avoir beaucoup fait pour la reconstruction, pour les familles déchirées. Merci aux volontaires, aux inconnus.


A cinq heures de train au nord de Chengdu, deux heures de bus sur une route qui serpente dans les collines et 10 minutes de pouss-pouss sur un chemin de terre poussiéreux, les élèves de l’école de Sandui, petit village à flan de colline rattaché au bourg de  Shazhou, se soucient peu des flash même s’ils aiment jouer avec l’objectif pointé sur eux. Ils ont entre 4 et 12 ans. Le jour du séisme, ils faisaient la sieste dans leur classe. Même si trois minutes, le temps où la terre a tremblé, semblent courts, les professeurs ont été très rapides à sortir les gamins et les regrouper dans la cour de récré. Aucun enfant blessé, 4 morts au village et 90% des  maisons détruites dans cet entité administrative qui s’étend sur plusieurs kilomètres. 

Derrière l’un des trois bâtiments qui a tenu bon à quelques dizaines de tuiles près, le chemin disparaît dans une coulée de terre. Les maisons qui bordaient la cour sont encore aujourd’hui des tas de gravas informes avec ici ou là, les premières marches d’un escalier qui ne fera plus monter personne. La sonnerie résonne. Les enfants courent vers les tables de ping-pong, des morceaux de bétons et quelques briques cassées qui servent de filet. 

Dans les trois algécos grises de 4m sur 5 qui sentent le renfermé, ils récitent leurs cours à l’unisson, grignotent des bonbons à la pause, font la sieste la tête posée sur leurs bureaux bleus. A quelques mètres, leur ancienne classe est à ciel ouvert, la structure de bois du toit éventrée. Ils n’ont rien fait de particulier ce 12 mai, si ce n’est profiter de Chen Ci, un jeune de 28 ans qui a tout abandonné pour passer un an avec eux de puis le séisme. Un volontaire comme tant d’autres qui, après avoir sorti des petits corps des décombres a voulu aider ceux encore en vie. Une volonté peu commune puisque la plupart ne donne que quelques semaines de leur temps. 


Les pieds dans la rivière qui s’étire dans la vallée, les gamins s’amusent avec leur « grand frère » à côté des maisons provisoires construites avec les débris de l’ancienne par leurs parents, les tentes bleues données par les associations d’entraide qui leur servent de foyer et les cabanes faites en paillasse de bambous comme de grands hangars, des cloisons séparant les chambres de 30m2. 

Un peu plus âgés, les lycéens de Wenchuan ont vécu l’horreur il y a un an. Sous leurs yeux, les bâtiments se sont fait recouvrir par la montagne. Pendant trois jours, ils ont été coupés du monde, survivant grâce à l’organisation de leur directrice qui les a emmenés à l’abri des pierres qui continuaient à rouler et du fleuve nourri par les averses qui ont suivi le tremblement de terre. 


Durant un an, une entreprise immobilière les a accueilli dans la banlieue de Chengdu, eux et leur « école » : des magasins ont vidé leurs locaux pour qu’ils servent de salles de classe. En septembre prochain, leur nouveau bâtiment sera inauguré en grandes pompes dans cette ville, à quelques kilomètres de l’épicentre, qui a été presque rayée de la carte. Quand on les interroge sur le traumatisme, sur leur vie d’aujourd’hui qui semble en transition et sur le retour prochain dans une vallée hantée par tant de morts, les réponses -en groupe, en face-à-face, quelque soit l’âge- sont invariables : je ne dois pas penser au passé, j’ai le regard tourné vers l’avenir, mon peuple me regarde et est fier que je sois toujours en vie, je dois maintenant travailler pour le remercier des sacrifices qu’il a fait pour moi. 

Certains ont commémoré cet « anniversaire » en faisant du tourisme. Plusieurs compagnies proposent des tours en bus avec un arrêt autour de Beichuan, ville fantôme aujourd’hui complètement évacuée de ces habitants alors que les constructions -toutes réalisées dans les dix dernières années- se sont effondrées comme un château de carte. Des habitants ont installé de l’eau et différents jus sur une table à la sortie du bus. Cinq yuans la bouteille. Derrière eux, s’étend la plaine recouverte de monticules de briques rouges à terre. Pourquoi être venu voir cela ? Pour montrer leur soutien, répondent les passagers du bus, appareil-photo en bandoulière. Etes-vous embêté par ce tourisme de catastrophe ? C’est normal qu’ils veuillent voir, cela fait tourner nos commerces, expliquent comme une évidence les habitants. De l’autre côté de la vallée pourtant, d’autres Beichuanais ont demandé que les bus passent leur chemin : leur présence rappelaient quotidiennement le tremblement de terre. Comme si le paysage ne suffisait pas. 


Mais finalement qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est étonne ? L’histoire du volontaire touche. Les paroles des lycéens sonnent fausses. Les tours organisés sur les débris choquent. Chen Ci a fait un acte de bravoure fort, au prix de la sécurité de sa mère qu’il a laissé seule pendant un an alors qu’elle est sans travail, âgée et divorcée. Les lycéens devraient-ils parler continuellement de leur séisme et regretter jour après jour leur vie « d’avant » alors que la psychologie a été apporté en Chine il y a dix ans seulement ? Les villageois sans toit se sentiraient-ils autant valorisés et soutenus si on les laissait tranquille avec pour seules visites des volontaires d’autres provinces qui ne connaissent ni leur langue ni leur mode de vie ? 

Quelle part de ces attitudes peut être attribuée à la culture de la primauté du groupe sur l’individu dans ce pays ? Quelle part à l’endoctrinement d’un parti unique qui incruste subtilement, chez la plupart des gens, les valeurs de sacrifice pour le nombre et d’obéissance ? Qui suis-je pour juger, gamine de 24 ans, élevée au sein d’une bulle dans un pays où l’on va voir le psy dès que le chat de Junior est mort (1)?

Ps : Souviens toi Jonathan, tome 1 de « Jonathan ».

(1) : la France est le pays qui consomme le plus d’heure de psychologues au monde, devant les Etats-Unis.

Le privilège du papillon

A la tombée de la nuit, un groupe de personnes s’affaire devant l’église de Mianzhu. Plus de mur, quelques tuiles du toit s’amoncellent sur le côté, la dalle blanche consacrée est à nu. Une à une, des bougies s’allument dans les mains des catholiques de cette ville d’environ 20 000 habitants. 

Il y a presque un an, la terre tremblait. Et le Sichuan pleurait. Il y a presque un an, ces croyants meurtris étaient déjà là pour prier. Ce lundi 11 mai, les chants de Taizé s’envolent vers le ciel pour célébrer l’espoir et l’avenir car les pratiques de cette communauté née en France sont bien ancrées chez les croyants de Chine. Plus tard dans la soirée, les larmes coulent sur leurs visages pensifs en passant devant les photos de l’exposition organisée par l’Association patriotique catholique de la ville, organe officiel de cette religion. Maisons détruites, gravas et fantômes des corps absents des clichés. 

Le lendemain, jour du séisme, il est interdit de faire la fête. La messe dans l’édifice écroulé rassemble peu de monde, les fidèles des villes voisines comme la métropole de Chengdu pouvaient venir d’eux-même mais rien n’était organisé pour un transport en commun. Pourtant les catholiques n’ont pas cessé de faire pour les victimes, ou de donner, comme l’expliquent les quelques associations caritatives invitées par l’Eglise officielle à faire un bilan de leurs activités depuis le terrible jour. Ils ne comptent d’ailleurs pas s’arrêter puisque des projets de soutien sont encore prévus quand ils ne sont pas déjà en place. 

Tout ceci a beau être basé sur des informations glanées cette semaine, je ne le verrai pas. Ce reportage aurait pû être riche d’histoires, plein de vie d’une église dont je me sens proche même dans ce pays. Il aurait pû refléter des visages, des actions, des initiatives. Il aurait pû faire l’objet de rencontres, d’échanges et de liens. Il aurait pû être intéressant pour les catholiques de France, pour les rares lecteurs du journal de mon école, pour les auditeurs de France Inter. Il aurait pû être positif pour la Chine, pour le gouvernement national et local, pour les catholiques du pays comme ceux de cette ville. Il n’aurait pas changé le monde. Il aurait changé mon monde et peut-être celui des quelques personnes qui seraient tombées dessus par hasard. 

Mais le gouvernement de Mianzhu en a décidé autrement : honk-kongais, taïwanais et étrangers sont interdits dans la ville le 11 et le 12 mai. Les policiers veilleront bien à ce que personne ne vienne « mettre en péril la sécurité des habitants ». 

Pas de personnes disponibles, pas d’infos, pas de fil rouge, pas assez de substances, pas d’angle… Des sujets qui n’aboutissent pas, il y en a des milliers par jour. Ce n’est ni mon premier, ni mon dernier. C’est juste la première fois que je touche du doigt la limite des libertés dans ce pays. Que je réalise la fragilité de celle-ci dans le notre. 

Ps : le privilège du serpent, tome 8 de « Jonathan ». 

PS 2 : http://cuej.u-strasbg.fr/chine/index_chine.htm

Ecris le 10 mai

L’espace bleu entre les nuages

Baskets aux pieds, pantalon de toile noir, débardeur large et chemise aux manches remontées. Je prends la carte de ma chambre et la fourre au fond d’une poche de côté. En claquant la porte, je pause, dépose mes écouteurs sur la tête, bien calés sur mes cheveux relevés, la brise du soir caressant mon cou. Dans mon sac gris sale, papiers, yuans, appareil-photo, calepin, coca et clopes. Après avoir passé la journée à chercher -en anglais, en français, en chinois, à en perdre son latin- j’avance sans but. 


Il est 21 heures. Dehors la nuit est loin d’être noire. A la sortie de l’hôtel, j’atterris sur une rue à double voies. Des clochettes tintent dans mes oreilles, rapidement rejointes par un beat soutenu et des rappeurs entonnent leur flow. Si j’isole mes oreilles de l’ambiance environnante, c’est pour mieux laisser mes yeux vagabonder autour de moi, saisir les regards, comprendre les gestes, noter les contrastes des lieux, les couleurs et les mouvements. Mes pieds se chargent de me transporter. J’oublie ce que je connais, j’oublie où je vais. Ce n’est pas le plus important. Le trottoir large bleu-gris est parcouru au centre par un chemin de tuiles jaunes dont les motifs se font sentir sous mes semelles. Des karts de vendeuses de rues surgissent à droite, à gauche. Chouchous, froufrous, recharges de téléphones, lacets. A chaque croisement de rue, juste dans le coin, de grandes tables sur roulettes regorgent de brochettes en tous genres qui n’attendent qu’un signe de moi pour finir grillées et épicées par de vieilles dames en échange d’un yuan par stick (moins de 10 centimes). Des hommes et des couples assis sur des tabourets de 20 centimètres de haut, en plastique rose et vert fluo, me dévisagent en souriant. Il m’est impossible de me fondre dans la masse ici. Impossible de me glisser dans leur monde. Impossible de disparaître.  


Il est 21 heures. La plupart des petits magasins sont ouverts. Une dizaine de personnes se fait couper les cheveux dans un salon aux lumières aveuglantes. Derrière une vitre à la propreté douteuse, une jeune fille attend, la bouche ouverte sur une chaise de dentiste, que le praticien raccroche son téléphone pour s’occuper de son cas. Je réprime un frisson dans le dos qui n’a rien à voir avec la qualité de la musique qui déferle de mon casque, passe ma langue sur mes dents aujourd’hui alignées et presse instinctivement le pas. Dans le box suivant, un homme s’allonge sur une table à la vue de tous les passants pendant qu’un bonhomme imposant à la blouse couleur pastel commence à le masser. Dans cette partie de la rue, je marche devant une succession continue de petits hangars qui contiendrait à peine une voiture. Ils exhibent bien des produits : quelques robes courtes sur des cintres, un étalage de cigarettes avec toutes sortes d’alcool dans le fond, deux ordinateurs et trois photocopieuses, des bacs d’épices entourés de paniers de fruits, un congélateur de glaces accompagné de rangées de boissons. 


Il est 21 heures. Je passe sur un pont enjambant un petit cours d’eau, là où l’une des grandes artères du centre-ville rejoint ma petite rue (qui équivaut déjà à une avenue pour n’importe quelle ville française de province). Deux fois plus de voitures, mais surtout deux fois plus de vélos et scooters qui, selon la loi du plus fort, me dominent. Je reste donc sur le trottoir. Les feuilles d’un grand arbre me caressent le visage. Derrière les branches, je distingue la terrasse improvisée d’un boui-boui sur l’autre rive. La cuisine est à mur ouvert. Un cuistot à peine majeur sort dans un nuage de fumée blanche. Il dégaine un portable hight-tech et le range dans sa veste maculée presque immédiatement. Un homme le rejoint. Le jeunot s’assoit et se met torse-nu avant que l’autre lui colle une bulle de verre dans le bas du dos. Puis il se rhabille, attend quelques minutes, l’enlève et retourne travailler. Jeu ? Médecine ? Mes sourcils ont encore du mal à ne pas s’élever rien que d’y penser. Un peu plus loin, les néons d’une boîte me sautent aux yeux. Si les caractères chinois dorés géants ne m’informent pas beaucoup, les photos de deux mètres sur deux mettant en scène de charmantes demoiselles, un verre à la main, avec des occidentaux et orientaux au sourire colgate, me mettent sur la voie. 


Il est 21 heures. Mes pas m’amènent vers une petite ruelle et je quitte la grosse artère. Au bout de trois immeubles, je m’arrête devant une barrière gardée par un vieux monsieur à l’uniforme informe, ce qui signifie propriété privée, bien que je devine quelques mètres plus loin une rue où roulent des voitures. Me rappelant que mon passeport n’est qu’une suite de signes incompréhensibles pour eux, je fais demi-tour. Sous un lampadaire, un groupe de cinquantenaires parient autour d’une table de fortune en jouant aux cartes et en buvant des bières. Je longe une clôture pour éviter une mercedes qui n’a pas l’intention de s’arrêter pour une petite piétonne au milieu de son chemin. A travers des barreaux, j’aperçois un homme qui s’agite, les mains dans le dos. Un reflet met en lumière ses menottes. Me rappelant que mon passeport illisibles pour eux aussi, je continue à avancer, non sans chercher un signe indiquant « police locale ». Je trouve bien une grosse plaque pleine d’idéogrammes, mais aussi une pancarte publicitaire qui vante une boisson rafraîchissante. Apparemment ils font ça aussi dans les commissariats chinois… De l’autre côté de la grosse artère, je croise de nouveau un bâtiment attractif aux lumineux clignotants. Sur le pallier de l’entrée, deux garçons de sécurité en chemise blanche et cravate vont et viennent. En jetant un coup d’œil, j’aperçois des rangées de fauteuils devant des ordinateurs. Des paysages de World of Warcraft et autres jeux en ligne défilent sur les écrans. Une petite fille sur les genoux de son père suit une série télévisée dans le fond de l’échoppe miteuse voisine. Sur la route qui me ramène vers mon hôtel, deux chiens de pierre me tirent la langue, entre leurs crocs apparents. Ils sont les gardiens des portes, empêchant les démons d’entrer. Contrairement à ces dieux figés, les passants se retournent sur mon passage, les enfants me fixent avec étonnement. J’achète une glace en mimant ce que je veux après avoir fièrement placé mon vocabulaire chinois, « nihao », « bonjour ». Je montre ma main pour savoir combien cela coûte et sort sans oublier de dire « sié sié ». Merci. Pour la glace. Pour ces images. Pour ce moment. Pas très anonyme mais évadant. 

PS : même titre, tome 5 de « Jonathan ». Ce n’est pas un manque d’inspiration mais bien un choix. Ce billet est exactement ce qu’est un espace bleu entre les nuages dans les planches de Cosey : un trésor, une utopie, un rêve, un instant volé au monde, la dernière sensation que j’aimerai avoir le jour où je les perdrai toutes.

Ecris le 4 mai

Oncle Mao est de retour

Le 1er mai, des milliers de Français ont défilé dans la rue. Ils n’étaient pas contents. A Chengdu, des millions de Chinois étaient dans les rues. Ils étaient très contents. Car la fête du travail est un jour férié. Voyage en famille, shopping ou promenade dans les parcs : ils célèbrent. Les espaces verts sont pris d’assauts, les escalators des centres commerciaux bouchonnent, les taxis sont introuvables ou complets. Et certains vont au Salon de l’Immobilier. Pour les Grenoblois, imaginez Alpexpo pour un salon quelconque, multiplié par cent. Les autres, imaginez l’enfer. Huit halles immenses, des commerciaux qui harponnent les passants dans les allées, des étudiants qui fourrent des prospectus dans vos mains de gré ou de force, plusieurs hauts-parleurs par salle qui crachent des tubes des années 80 européens version chinois, au moins un million d’habitants sur les neuf que comptent la ville, un bruit de fond insupportable. Et au milieu, trois français et une pauvre étudiante chinoise qui se dit qu’elle aurait dû écouter son père et faire des études de médecine plutôt que d’apprendre la langue de Molière. 

Le week-end de la fête nationale a aussi donné lieu à un festival de « hip-hop ». Comme tous festivals qui se respectent, différents styles de musique ont torturé les oreilles du public. N’ayant été prévenu que le dernier jour (dimanche), nous avons fait une petite heure de taxi pour arriver dans le parc nouvellement inauguré qui accueillait les trois scènes et des dizaines de tentes autour d’où s’échappaient des odeurs de brochettes épicés et de poulpes grillés. 

Une chinoise aux airs d’adolescente qui hurlaient des sortes de paroles de métal tout en sautant partout dans une mini-jupe à froufrou. Un DJ sur une plate-forme high-tech avec dix personnes devant lui. Un groupe français vivant à Chengdu qui chante en anglais et fait défiler des vidéos de manifs parisiennes pour un public d’expat accompagnés de leurs copains/copines aux yeux bridés. Un « brian adams » national aux cheveux laqués avec un brushing à la Charming rassemblant des milliers de personnes sur des mélodies pop mielleuse. Je ne sais pas où était le hip-hop mais peut-être a-t-il annulé au dernier moment en voyant ses collègues de show… 

L’espace est, comme tous les quartiers de la ville, cerné par les grues et chantiers de gratte-ciel en construction, même si officiellement, « le marché de l’immobilier est en berne ». Avec 40°C à l’ombre, nous avions d’autres soucis : devoir poser des questions sur le séisme à des jeunes qui venaient écouter du gros son et s’amuser. Quelques stands d’ONG en rapport avec le sujet nous ont permis d’avoir des brides d’informations. Mais il est souvent délicat de discuter avec des festivaliers les yeux rivés sur la scène, complètement pris par la musique ; comme il est compréhensible que des midinettes n’aient pas envie de perdre cinq minutes avec des étrangers alors qu’elles pourraient être en train de se faire prendre en photo avec leur idole trop maquillée ; enfin il est évident qu’une maman qui sort du stand de l’ONG locale soutenant les victimes du séisme se soucie de la situation actuelle dans les zones sinistrées et oui, c’est triste les photos de maisons détruites. Parfois je fais un métier dur, parfois je fais un métier sale.  

PS : Oncle Howard est de retour, tome 10 de « Jonathan ».

Ecris le 2 mai 2009

Celui qui mène les fleuves à la foi


Les informations pleuvent et il est de plus en plus difficile de les assimiler toutes à la fois. Je suppose que cela s’appelle, aussi, grandir. 

La situation des catholiques ici a l’air très claire vue de France : d’un côté les gentils, ceux qui continuent à promettre allégeance au Pape, les clandestins ; de l’autre, les méchants, ceux qui s’inclinent devant l’Association patriotique catholique, qui embrasse les positions officielles du gouvernement et fait tant de persécutions. Pourtant, sur le terrain, tout est beaucoup plus flou (certes, c’est souvent le cas). 

A Chengdu, j’ai rencontré le père San*. Chinois, la trentaine, parlant l’anglais plus ou moins bien et habitué aux voyages en Europe, il appartient à l’église « officielle ». Quand il rentre dans sa province, où il n’y a pas de bureau de l’Association catholique patriotique, il passe « de l’autre côté ». Il a été élevé dans la foi de Jésus-Christ quand ce n’était pas une bonne période pour être catholique en Chine. Ses grands-parents ont d’ailleurs passé quelques années en prison pour cela, il y a longtemps maintenant. 

Ronda*, jeune européenne, travaille avec lui. Depuis trois semaines qu’elle essaie de monter des opérations pour aider les villageois qui ont tout, ou presque, perdu pendant le tremblement de terre, elle est souvent étonnée du mode de fonctionnement chinois. Tout s’achète, tout le monde a un prix, un mensonge simple est plus salutaire qu’une vérité compliquée, discrétion et secret valent mieux que transparence. 

C’est ce que nous découvrons aussi sur le terrain. Mes collègues qui sont à la périphérie du district de Chengdu, dans les villes de Dujiangyan et Pengzhou rencontrent moins de facilités que nous autres dans la grande ville. Quand nos étudiants chinois parlent un très bon français, leurs traducteurs disposent d’un anglais approximatif. Quand nos petits associés cherchent et insistent pour nous obtenir des rendez-vous, les leur ont tendance à suivre le programme officiel décidé par le gouvernement local. Quand nous discutons dalaï-lama et droit de la presse (avec précaution pour ne pas leur paraître arrogants), les jeunes encartés de l’université sensés traduire leurs échanges avec les villageois censurent et refusent parfois de faire le lien, jugeant l’information « non diffusable ». Des exemples qui montrent une fois de plus la diversité des cas et surtout des personnes et mentalités dans ce pays à taille de continent. Autorisations, changements de planning, le travail va doucement car il ne faut pas être pressé, au risque de brusquer les choses et perdre toute chance de contact.

PS: Celui qui mène les fleuves à la mer, tome 12 de « Jonathan », à mes yeux le meilleur. Se lit très bien sans avoir les précédents. 

* Les noms ont été changés.

Ecris le 2 mai. 


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