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Le Petit Chose

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Elle ou dix mille vies

Joyeux Noël Papy

Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. C’était la même église. Pas exactement la même ambiance mais quelques lumignons en commun.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Même le prêtre nous est tombé dessus : au milieu de l’allée, nous chantions à tue-tête la venue de l’enfant quand, à la fin de la messe, il descendait vers les portes.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Le jeune en col romain et aube blanche a souri à Mamy, entourée comme une reine d’une tribu de petites filles.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Nous étions sur notre trente-et-un en ce vingt-quatre. Pas exactement les mêmes beaux habits que pour ton dernier voyage mais quelques traces de maquillage coulant en commun.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Nous t’aurions bien glisser quelques mots mais nous ne savons pas toujours comment.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Nous, on ne t’a pas vu, pas senti, pas entendu. Nous, on t’a imaginé, pensé, prié.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Un soir plus exceptionnel pour nous que pour toi : là-haut, Jésus en cadeau, c’est tous les jours.
Tu as dû nous voir. Tu ne pouvais pas nous rater. Alors, tu as dû comprendre le message : tape la bise à Marie de notre part, embrasse son Fils et salue le Père. Joyeux Noël, grand-père !

N° 117 90X

J’avais déjà des Vans. Tu sais, les chaussures larges de skatteurs que les non-adeptes de la planches à roulette portaient quand même pour être « in ». La mode était aux sacs à dos Quicksilver, mais le mien était d’un noir banal. La tenue de combat ne nécessitait qu’un maquillage léger, sous peine de passer dans la catégorie « pouffes » qui essuyaient un feu nourri de la part de nous-autres. Je ne savais pas qui était « Wu Tang » que j’arborais fièrement sur mon unique pull à capuche. Je rêvais de henné, de piercing mais ne pouvais me séparer de mes cheveux mi-long classiques à souhait. Je n’avais pas encore pris l’habitude de m’en griller une. Et pourtant, les alcôves du lycée regorgeaient de jeunots en mal d’être qui se réfugiaient ainsi dans le paraître.


J’avais déjà des Vans et elles ont marché sur un numéro du fanzine du bahut, un matin d’octobre. Quand tu écrases une couverture de journal aux images psychédéliques dans les tons roses et au titre bizarre, deux choix s’offrent à toi : passer ton chemin, un autre se baissera bien pour le ramasser et lui montrer sa dernière demeure, une boîte rectangulaire kaki installée devant la porte vitrée ; ou risquer le lumbago – si si on est fragile à dix-sept ans – et faire le boulot toi-même. Et si ton regard s’attarde, c’est une autre menace qui pèse : enchaîner les phrases d’une page à l’autre. Hypnotisée.

J’avais déjà des Vans et je voulais faire le tour du monde avec. Gravir les cols alpins, rencontrer des indiens d’Amazonie, visiter les catacombes de Jérusalem, rentrer tard un soir de nouvel an chinois à Shanghai, gratter le dos d’un phoque sur la banquise. J’avais déjà des Vans et je voulais leur en faire voir de toutes les couleurs. Etre astronaute, archéologue, professeur d’anglais, informaticienne, bibliothécaire, libraire, pharmacienne, psychologue, économiste, philosophe, diplomate, attachée de presse, haut-gradée dans l’armée. Ah non, tiens, ce métier-là ne m’a jamais rien dit. Et c’est le travail d’un vieux (bon, d’accord, expérimenté alors) professeur qui m’a mis sur la voie : le meilleur moyen de côtoyer tous ces univers étaient d’en parler.

J’avais déjà des Vans et je les ai traînées avec la boule aux ventres jusqu’à la « rédaction ». Une salle de classe aux contours à la Picasso, un bordel sans nom, des éditions vieilles de trois ans entassées, des autocollants vantant un numéro sur la chute du mur de Berlin (non mais sans blague) et des stylos mordillés dans chaque recoin. Un petit paradis pour esprit perdu cherchant mots à se mettre sous la dent. Et derrière la porte violette : un capitaine de navire loufoque, aux larges lunettes et aux éclats de rire soudain, qui t’accueille à coup d’accent et de feuilles blanches à raturer.

Je n’ai plus de Vans depuis un an (oui, c’est vrai, j’ai un peu tiré sur cette mode dépassée) mais j’ai toujours au fond de mon armoire des numéros de Gérérik (avec le K à l’envers). Ils portent en eux mes premières litotes, métaphores et autres figures de style avec lequel on jongle quand on n’est pas habile de ses mains. Ils portent en eux mes premières phrases, confessions, et autres histoires qui méritent d’être sorties à dix-sept ans plutôt qu’à quarante. Ils portent en eux cette signature qui a traîné aux bas de quelques autres pages depuis. Il portent en eux… tout un monde, n’est-ce pas R. ?

Je n’ai plus de Vans depuis un an mais j’ai une carte laminée avec mon nom dessus et un numéro. Le saint Graal dont je rêvais à l’époque. Qui n’aurait jamais été si précieux sans ces bouts de papier relié, épargnés par mes Vans, il y a bientôt dix ans.

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Là où l’air parle de Toi

Cathédrale invisible, tu es plus bruyante qu’une avenue
quand mes pensées s’emballent.

Bourrée d’amour pour toi, humanité de merde


Ecris en écoutant Keny Arkana, Ils ont peur de la liberté

Comme disait l’autre, on est tous le con de quelqu’un. Toi, tu es le mien.
Toi, avec ta Bible. Prisonnière de tes doigts crispés, brandie en l’air, vers le ciel. Comme si des ailes allaient pousser de ton cul pour prouver ta plus grande Sainteté.
Toi, avec tes Dix Commandements. Et le poids de ton Histoire. Que tu dégaines aussi vite que ton fusil. Sans jamais laisser sortir un mot simple de ta gorge nouée par la peur de l’Autre. Souillant la première de tes חוקים.
Toi, avec ton Coran. Simple fidèle ou imam respecté des tiens, tu persistes à te taire et te caches quand tes frères devant le Très-Haut justifient l’explosion de leurs tripes au cœur d’une foule anonyme. Déformant le nom de ton الله
Toi, avec ta Constitution. Mise sous verre, accrochée au mur. Pas une ride, contrairement à ton visage ravagé. Pas une tache, contrairement à ce crachat qui s’échappe dès que tu ouvres la bouche. Une vraie douche à mes yeux, obligée de t’écouter vociférer haut et fort.
Toi, avec tes Droits de l’Homme. Que tu ressors du tiroir quand tu en as besoin, tous les 36 du mois. Tu te bornes à ne pas voir plus loin que les mots, à idéaliser ses belles tournures pour les gueuler sur commande. Selon ton bon vouloir. Faudrait pas qu’ils viennent emmerder ta routine.
Toi, avec tes colonnes de chiffres. Que tu plaques sur le monde. Je ne rentrerai pas dans tes cases, tes grilles de pensée et d’analyse. Je les fausse à dessein. Parce que brouiller les pistes, te pourrir quand tu dis des conneries en mon nom, est mon ultime liberté.

C’est plus compliqué ? Je m’en fous. Aujourd’hui, tu es mon con et je ne suis pas prête de t’inviter à dîner. Vous pullulez et je n’aime pas les banquets. Je boirai seule à notre perte. Une coupe de larmes amères. Jusqu’à la lie. A finir bourrée. Bourrée d’amour pour toi, humanité de merde.

Un petit Jésus en plastique peut tout changer



A lire en écoutant Patrick Bruel, « Je te le dis quand même ».

Une seconde. Des pare-chocs qui s’entrechoquent, des feuilles de tôles qui se froissent, des morceaux de ferrailles qui volent. Une seconde. Le genre qui arrive plus d’un million de fois par an dans le monde, plus d’une centaine de milliers de fois par an en France. Une seconde. Ton père écoutait RCF quelque centaines de kilomètres plus bas. Ta mère écoutait des parents parler de la maladie de leur enfant. Ta sœur écoutait les voix des touristes raisonner dans une sainte chapelle.
Une seconde. Tu rétrogrades, le camion détruit l’arrière de boubouse, tu braques et te glisses sur la voie d’urgence. Une seconde. Tu perds connaissance, un tweety jaune en peluche tombe à terre, les ressorts en dessous du Petit Jésus en plastique rebondissent comme jamais.
Une seconde. On t’aide à sortir, on vérifie tes signes vitaux, on t’installe dans une civière. Une seconde. Tu appelles ta mère, tu embrasses ton père, tu souris à ta sœur au bout de la ligne. Une seconde. J’imagine chacune d’elle, je vois celle où ton téléphone ne répond plus, j’entends le silence de ton absence. Ne meurs jamais, je te l’interdis. Et le Petit Jésus de plastique sur son ressort hoche la tête d’acquiescement.

Démoniaque. Et toi ?

Ecris en écoutant « Prière » de Kenny Arkana.

Cheveux blanc rasés de près, il sourit doucement et ses rides se plissent. Les yeux assortis à son jean délavé, la chemise repassée. Impeccable. Le visage serein, il parle doucement. Il cherche un endroit bien particulier. Il croit se souvenir qu’il se situe dans le quartier. Elle lui indique où aller et tire une dernière latte sur sa cigarette. Quelques minutes plus tard, il sort avec la nouvelle adresse de l’exorciste sur une feuille blanche. Comme s’il venait de retirer une banale lettre à La Poste. En poussant la porte qu’il vient de passer, Elle ne peut s’empêcher de se demander ce qui amène un homme à l’allure classique à chercher ce genre de service.
Elle passe devant les casiers du courrier, où figure son nom, salue sa collègue de travail et dépose sa bouteille de coca dans le mini-frigo. Sur la poignée qu’Elle agrippe, des symboles se battent en duel dans une plaque de fer. Combien de personnes ont fait le même geste qu’Elle, espérant trouver une solution, une rédemption, une nouvelle vie derrière ce bout de métal ?

De l’autre côté, un bénitier de la taille d’une main est incrusté dans le mur. Des poissons figés depuis toujours nagent au fond de la couche de poussière. Tous les matins, Elle leur jette un regard, lui rappelant que son bureau n’est pas seulement une salle aux murs beiges et aux lumières blanches. Combien de phalanges ont plongé pour les caresser, s’imprégnant de l’eau qui les entouraient encore ?

Dans ce lieu, pas étonnant que les questions surgissent, poussées par son imagination. Quand un tiroir bloqué s’ouvre inopinément. Quand une coupure de courant survient quelques secondes après qu’Elle se soit rappelée de sauvegarder. Combien de fois a-t-Elle levé les yeux sur le crépis piquant, se demandant à quoi ressemblait l’ancienne chapelle de l’exorciste avant d’être meublée de quelques ordinateurs, une centaine de livres et des journaux diocésains des vingt dernières années ?

Il n’y a pas si longtemps, Elle n’y croyait pas. Les esprits qui s’emparent de l’âme, une invention de Mamy. Des démons qui possèdent l’Homme, un résidu du Moyen-Age. Un grand Mal à combattre, une distorsion de la réalité infiniment plus compliquée. Elle qui adore pousser les détracteurs de Dieu vers leurs contradictions, Elle s’est retrouvée prise à son propre jeu : si le Bien existe, alors le Mal ne peut pas être absent. Comme le plein doit prendre de la place pour que le vide se créé autour. Comme la lumière a besoin de l’ombre pour exister. Sur les détails, le doute plane encore. A l’image des fantômes qu’il lui semble croiser quand Elle courre ajouter une correction à la mise en page, dans le bureau voisin… anciennement sacristie de l’exorciste.

Et pour éviter de tomber dans les fantasmes sur l’exorcisme, ne faites pas confiance à n’importe quelle page Internet : le Cyber Curé pose quelques bases de la réalité de ce domaine particulier.

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