Siltouplé, laisse moi entrer dans mon église...

Il y a un an et demi, après avoir trainé mes valises dans une demi-douzaine de villes et mes meubles dans tout autant d’appartements, j’ai décidé d’arrêter d’être une « catholique nomade ». J’ai passé la porte de l’église au bout de ma rue et je suis montée vers l’animatrice de la messe, confiante et terrifiée en même temps. J’ai déclaré d’une voix tremblante : « Bonjour, hum, en fait, hum, je me suis dit que, hum, peut-être si possible, hum, je voudrais rejoindre, enfin, voilà, hum, l’équipe liturgique… »

La dame aux cheveux blancs m’a souri et m’a accueilli à bras ouvert. Elle a pris mon numéro et mon adresse mail… et je suis repartie confiante et heureuse. Je ne vous le cache pas : on m’avait prévenus. On m’avait dit que dans certaines équipes, les piliers de paroisse sont comme les colonnes de la nef, immuables ; on m’avait expliqué que les habitudes ont la vie dure ; on m’avait proposé de renoncer plutôt qu’être déçue ; on avait eu un rictus compatissant.

Mais je suis têtue. A quel point ? Au point de passer un an à essayer de comprendre comment « ça » marche. Au bout d’un mois, je reçois le premier mail de l’équipe liturgique : première réunion où je suis conviée dans 3 jours, 14h-16h. Un mardi. Pas de souci, je réponds qu’en fait, je ne suis pas retraitée – mes quelques cheveux blancs là où le sèche-cheveux souffle le plus fort ont dû me jouer un tour. Je ne peux pas venir mais peut-être n’est-ce pas grave ? Je passe quatre mois à « faire partie » de l’équipe, on essaie de trouver un nouvel horaire de réunion, ça tombe à l’eau, on relance, ça ne marche pas. Puis on m’indique les noms de mes nouveaux collègues. En six mois, je n’ai pas réussi à aller à une préparation, et finalement j’ai été moins présente aux célébrations…

Pourtant en septembre, je suis arrivée pleine d’ambition : j’allais préparer au moins une messe, j’allais enfin découvrir comment ça se passe en coulisse, j’allais comprendre « ça » ! Et ça a fonctionné! Victoire, me direz-vous ? Début de l’apprentissage plutôt… Quand j’ai pu choisir deux chants, je les ai téléchargés et écoutés pendant 2 semaines avant la messe. Les mélodies de mon enfance me sont revenues, certaines n’ont pas pris une ride ! J’ai pris l’habitude d’arriver en avance après avoir été la fille du fond qui claque la lourde porte au moment où le curé lance les réjouissances.

Ce samedi-là, je dois trouver des lecteurs. C’est l’entrée dans l’Avent, une ribambelle de collégiens vient vivre la deuxième étape de son chemin vers le baptême, et le curé a clairement demandé qu’on fasse la part belle à de nouvelles têtes. J’aime bien cette vision : si je suis maintenant attirée par la liturgie, c’est parce qu’un jour, dans une église où j’étais de passage, seule comme toujours, un visage souriant m’a proposé de faire la seconde lecture. Je me suis sentie membre d’une communauté, ayant une place dans cette assistance remplie d’inconnus.

J’arrive tout sourire. Madame X., 75 ans, place attribuée sur le banc au premier rang, à droite côté choeur, m’alpague. « Le texte d’aujourd’hui est très beau, c’est moi qui lis, les jeunes, ils lisent mal, alors je le fais, dites-moi à qui je dois le signifier. » Malaise. Angoisse. Lâcheté : « Hum, bin, hum, c’est pas moi, hum, on revient vers vous rapidement, hum, je dois aller, hum, là-bas. » D’un commun accord les membres du groupe, on a décidé que ce serait la personne de l’équipe qui a le moins lu dernièrement. Devinez qui ? COMME DE PAR HASARD.

Je m’avance vers le pupitre. Je prie pour que ma lecture soit claire, énoncée, belle, inspirante, recueillie. Tout « ça » quoi. Je commence : « Que le Seigneur vous donne, entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant. » Sous le regard noir d’une Madame X. courroucée. Fail, mamy.

Combien sont-ils, les petits cathos comme moi qui ont envie d’être « chez eux » dans l’église du bout de la rue, qui ne veulent pas déboulonner les bibelots soudés au sol mais qui aimeraient arriver à marcher dans l’allée principale ? Combien sont-ils à s’accrocher, sûrs qu’un jour, ça passera ? Combien renoncent ?

Bien sur que ce n’est pas grave. Bien entendu que ce n’est que la première d’une longue série d’expériences décalées à venir. Bien sur que je préfèrerai que ce soit différent. Bien entendu que je comprends son point de vue. N’empêche que demain, je serai au même endroit. Et j’essaierai de lui envoyer « un amour de plus en plus intense et débordant ». J’ai dit essayer hein.

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