A lire en écoutant Comme un aimant, de Chien de Paille

 

Mon écriture nait de la rencontre. Seule, le stylo est vide. Ces derniers temps, la page est restée blanche. Trop souvent blanche. Pourtant, je suis sortie de chez moi, j’ai croisé des hommes, des femmes, des enfants qui m’ont inspirés des mots, des histoires, voire même des idylles. Mais je n’étais pas en écoute. J’entendais, sans comprendre, sans enregistrer, sans recevoir. Quand le sonotone est en panne, on peut croire pendant un temps que c’est le monde qui s’est assoupi. Quand le bruit n’arrive plus jusqu’à nous, on peut croire que c’est le monde qui a baissé le volume.

Mon écriture nait de ces murmures qui traversent les personnes en relation les unes aux autres. Sourde, les doigts s’immobilisent sur le clavier. Quand ils tapent, ils le font machinalement. Et non plus humainement. Cette dernière année, le curseur a eu beaucoup de mal à bouger – au-delà des sursauts sortant de l’ordinaire qui m’ont été offerts, des dons d’autrui plus que des pulsions internes. Quand le silence se fait, on cherche du regard la source du changement. Et souvent, on ne voit pas la poutre au milieu de son œil mais on maudit la paille sur l’oreille du voisin.

Mon écriture me porte. Le clavier est mon ami, le stylo est mon allier. Ils sont ma voix. Ils sont ma voie. Comme un aimant.

Et il y a tant d’histoires.

Celle de Martin

Martin porte un jogging un peu sale mais chaud. Même dans le sud de la France, il faut se protéger quand on dort dehors. Le matin, les rides protégés par une casquette, il passe de maison en maison dans un quartier de Marseille pour déposer des journaux publicitaires chez les gens. On ne lui parle presque jamais. Il tire avec lui son chariot débordant. Pour un café, il s’arrête et sourit. « Vous êtes de passage, n’est-ce pas ? » Ici, il n’est qu’une ombre qui remplit de paperasses inutiles des boites aux lettres. En allumant une petite roulée, il l’avoue : « Ce travail, c’est tout ce que j’ai pour exister et pourtant, je sais bien que ça contribue à foutre le monde en l’air de tuer autant d’arbres pour faire la promotion de produits dont on n’a pas besoin. » Et il n’y a pas de promotion assez forte pour lui permettre de trouver un lieu pour se poser. Lui et son chariot.

Celle de Joséphine

Dans la pénombre de la petite chapelle d’un centre catholique, elle ajuste sa belle robe rouge. Joséphine s’est maquillée, a sorti une jolie tenue pour ce temps de partage de l’Évangile. Elle ne sait pas toujours quoi dire, mais elle écoute, comme si sa vie en dépendait. « Je n’ai pas toujours eu mes enfants, parfois, ils m’ont été enlevés. Parfois, c’était mieux pour eux. » Ce passage de la Bible lui parle mais les mots semblent buter sur ses lèvres peinturlurées de rose. Dieu, elle n’en a jamais douté. De l’Homme, un peu plus… des hommes, beaucoup. La voir s’acharner à déchiffrer les lignes d’un vieux missel est une belle leçon d’humilité. « Jésus, je sais ce qu’il ressent. Quant à Marie, nous sommes sœurs de misère. » Et pourtant, elle est toujours là, devant la croix, souriante.

Celle d’Amélie

Sur le parvis de cette grande église d’un petit village accolé à une grande ville, Sophie et Amélie fument une dernière cigarette. « Après, on y va. » A l’intérieur, un prêtre reçoit derrière une vitre. Elles attendent. Il a l’air jeune. Il l’est pour être prêtre. « Maintenant qu’on est là, je sais que tout va bien se passer », glisse Amélie. Sophie est morte de peur : « Et s’il lui fait peur ? Et s’il l’écoute sans l’entendre ? » Devant cet homme de la quarantaine au col romain présent mais pas trop serré, elles racontent leur histoire. Amélie ne sait pas trop pourquoi l’Église l’appelle, mais elle ne peut plus ignorer que quelque chose ne va pas. Sophie ne sait pas trop pourquoi l’Église appelle Amélie, mais elle ne veut pas pousser sa sœur là où elle ne voudrait pas aller. « Amélie, vous avez un chapelet ? » « Oh mince, danger », explose intérieurement Sophie. « Tenez, je vous donne le mien, il marche bien, je l’ai testé. » Une étincelle brille dans les yeux d’Amélie. Elle se reflète dans ceux de Sophie : « Peut-être est-il plus fiable que mes préjugés… » Une demi-heure plus tard, rien n’a changé mais tout est différent. Les deux sœurs partagent une bouffée de nicotine sur le parvis. « Ça va mieux tu sais, susurre Amélie. Je ne sais pas vraiment pourquoi pourtant. » « Tu as toute ta vie de foi pour le découvrir », pense sa sœur, qui n’a toujours pas trouvé de réponse après 30 ans de catholicisme.

Celle de David

Il ne doit pas avoir plus de 35 ans. Certains jours, il en paraît moins, certains soirs, il en paraît plus. David est là sans y être. Il voit bien la foule parisienne autour de lui, il garde une main protectrice sur son petit matelas et sur son sac, rempli de bouquin raturé. Il aime le coca et tirer une clope de temps en temps. Mais ce qu’il préfère, c’est discuter : « Comment ça va ? Tu sais qu’ils nous observent avec leur verre ? J’irai voir l’assistante mais elle veut me vendre au boucher du coin. » Ca n’a aucun sens. Enfin, ça doit en avoir pour lui. David n’a pas le bon décodeur pour parler aux autres mais il apprécie le son de leurs voix, il les fixe avec intensité, comme s’ils étaient les derniers sur terre. Il bouge un peu. Quand le vent souffle trop fort, il a « un plan », « là-bas, tu sais, en dehors ». L’intérieur n’est pas plus clair. Ni plus fiable : son matelas change souvent de couleurs, ses vêtements ne sont jamais les mêmes. Ils sont à lui, et en même temps, rien n’est à soi dans la rue. Ou pas pour longtemps. Derrière ses poils hirsutes, David ne manque jamais de sourire quand on s’arrête pour lui dire bonjour. Et il a du mal à vous laisser partir, comme si, une fois éloigné, il n’était plus trop sûr d’exister.

Celle de Marie

Tout va bien. Tout allait bien. En tout cas, c’est ce qu’elle s’est dit pendant un an. C’est ce qu’elle a vraiment cru durant tous ces mois. Et puis, il y a eu un homme. Il aurait du avoir 10 minutes à lui accorder, à la chaine, dans un centre médical pour ceux qui ne peuvent pas sortir 23 euros pour voir un médecin, avec un air de brute. Il aurait pu lui filer les gouttes que Marie venait demander contre son rhume. « Et vous, ça va ? » Les larmes se sont misent à couler. « Oui… non… comme tout le monde quoi. » « Et ça fait longtemps que vous faites  »comme tout le monde » ? » a-t-il enchainé comme s’il avait tout compris avant elle. Marie s’est effondrée. Brisée. Au début, elle pensait que seule sa carapace était cassée. Petit à petit, elle a compris que c’est chacun de ses membres qui avaient été mis à mal. Tellement qu’ils s’effritaient. Sans rien dire, subtilement. Dans un coin de son esprit. Puis elle a perdu la capacité de bouger. « Mais enfin, comment j’en suis arrivée là ? » s’est répétée Marie, hébétée. Coupure. Cocon. Retrouver le jeu du chat. Son ronronnement à 3 heures du matin, quand les angoisses assaillent le cerveau. Relire les mots des autres, ceux qui nourrissent. Entendre à nouveau les gens qui comptent. Se redécouvrir humaine, amie, sœur, fille, femme, joueuse, rieuse, conductrice. Au commande de sa vie.

Tomber c’est apprendre à se relever. Combattre la page blanche, c’est rendre le pouvoir aux mots. Les siens ou ceux des autres. Ça dépendra de l’humeur à venir.

Ce sera ici ou ailleurs. Le suicide numérique n’est pas une vraie mort. Ça peut être une transformation.

Peut-être à bientôt. Peut-être à tantôt. Peut-être A Dieu.