(A lire en écoutant l’Ave Maria de Gounod, comme celui qu’elle a demandé pour son enterrement)

Sous un soleil adouci par la douce brise, les costumes provençaux des femmes frôlent le sol poussiéreux. Les sabots des chevaux montés par les gardians frottent le béton sablé. Tous avancent au rythme du tabourinaire, un tambourin en bandoulière et un galoubet aux lèvres, faisant voler les tissus aux motifs bigarrés et aux reflets moirés. Il y a de toi dans chacun de ces mouvements. Il y a de ta Provence, mamy.

C’est l’histoire de cette région, que tu as posée en nous comme un bouquet de lavande qui ne se fane pas, que nous gardons en pensant à toi. Car ses senteurs éclairent même ce visage meurtri par tes chutes, les yeux hagards de ne plus savoir où tu es et les mains tremblantes de ton dernier matin.

 

Tu étais de ces bois costauds, noueux et alambiqués à l’image des troncs d’oliviers. Il fallait en passer par la dureté de l’écorce pour toucher la douceur des feuilles vertes et nacrées. De Cannes à Avignon, de la perte de ta mère au foyer de tes grands-parents qui t’ont élevé, tout n’a pas été facile pour toi d’entrée de jeu.

 

Tu as eu mille vies en une. Tu as surtout eu, mille histoires en une vie.

 

Celle de la chapelle d’Avignon, où tu habitais pendant la guerre. Le jour de la proclamation de la libération, une colonne de « boches » comme tu disais est passée : ils voulaient prier. Vous avez accepté, ils sont repartis. Et quelques kilomètres plus loin, ils ont été décimés par des bombardements alliés.

 

Celle de ton engagement à la Jeunesse ouvrière chrétienne. A 19 ans, tu montes à la capitale quelques temps. Un militantisme qui rapporte : tu y rencontres Papy.

 

Commence alors une aventure qui verra naître 3 enfants, 8 petits-enfants et 8 arrières petits-enfants. « Dans la vie, rien n’est donné, il faut travailler pour l’obtenir. » Le leitmotiv que nous avons tous entendu, avec cette tendre et drôle façon de le dire : « Les melons ne mûrissent pas tous en même temps, le principal est qu’ils ne pourrissent pas avant. »

 

D’une enfance décousue, tu as tissé une famille solide, un héritage fort : les points que chacune de nous doit connaître car on ne sait jamais, les magasins de prêt-à-porter ne seront pas toujours là ; les poissons qu’il faut bien choisir pour réussir la bouillabaisse ; les crochets de tricots qu’il faut maîtriser pour réaliser son ouvrage ; les aliments qu’il ne faut pas gaspiller car demain ils seront peut-être notre seul repas ; les tiroirs qu’il faut garder pleins pour les jours de disette. Les tiens ont longtemps abrité des draps presque centenaires, jaunis par le temps mais pliés sans accrocs.

 

Pourtant, tu donnais sans compter. Il y a ces sourires silencieux qui égrenaient toutes nos rencontres : « Tu ne dis rien Mamy ? » « Ça va, je suis bien avec vous. C’est tout ce dont j’ai besoin. » Il y a cette parure : les boules marseillaises, les mêmes que les tiennes, ou un joli bijou pour nos grands anniversaires. Il y a ces joutes verbales qui finissaient toujours par un mot doux : « Tu ne m’en veux pas, hein ? Parce que je continuerai à te dire ce que je pense ! » Il y a ces années de travail social auprès des autres, où tu allais dans les barres de HLM rencontrer les familles en précarité. Tu avais tout vu, du sordide et horrible au beau et aimant.

 

Sans oublier Samoëns. Pour tes enfants, ce furent d’abord les maisons familiales des années 50. Ensuite, pour les petits-enfants, ce furent les airs en boucle des Bécassine c’est ma cousine et autres comptines du même tonneau, à fond dans la voiture sur les nouvelles autoroutes de France. Puis, ce furent les repas sur la terrasse d’ardoise faite par Papy, à flan de montagne. « Tu auras des frites si tu manges ton foie de veau » disais-tu. Un goût amer et doux à la fois.

 

Mais ne nous leurrons pas : le centre du monde a toujours été à Saint-Barnabé. Lui, avec la pub que tu lui as faite, j’espère qu’il t’a fait la Ola en arrivant au Paradis !

Ce paradis où « on ne l’emporterait pas » menaçais-tu quand tu prenais ton tronc-de-l’air.

 

Ce paradis où mille et un cierges ont dû enfumer l’espace, ceux que tu montais à Notre-Dame de la Garde pour soutenir les grands moments de nos vies.

 

Tu étais une farandole, une pastorale des santons à toi toute seule (sauf peut-être le ravi). Et depuis peu, tu étais enfin revenue chez toi, dans cette Farandole. Tu reprenais tes habitudes : Motus, l’opéra, le bridge. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, installée sur la terrasse avec tes amis, les cartes en main, ton fils et ta fille plaisantaient : « Regarde les jeunes qui s’amusent dehors. »

 

Depuis peu, tu demandais à Dieu de te rappeler à Lui, tu voulais revoir Papy. Je sais maintenant que tu vas bien. Tu as été exaucée.

 

Il reste beaucoup d’histoires autour de ta vie. Elles se révèleront petit à petit, au détour d’un coup de Ricard ou de Martini, autour d’un rosé du sud ou d’une prière en provençal. Et nous te sourirons là-haut car tu n’aimais pas que l’on soit chagriné.