Écrit en écoutant (grâce à Adrienne Alix qui m’a fait découvrir ce chant à l’origine) Stabat Mater

Et dans les couloirs du supermarché, les larmes se mirent à couler. La veille au même moment, je respirais à pleins poumons la Provence. Ta Provence.

arlesienne

Sous un soleil adouci par la brise douce, les costumes traditionnels des femmes frôlaient le sol poussiéreux. Les sabots des chevaux montés par les gardians frottaient le béton sablé. Tous avançaient au rythme du tabourinaïlle et du galoubet, faisant voler les tissus aux motifs bigarrés, aux teintes vives et aux reflets nacrés. Il y a de toi dans chacun de ces mouvements.

C’est cette histoire d’une région, où je n’ai jamais vécu mais que tu as posée en moi comme un bouquet de lavande qui ne se fane pas, que je garde. Car ses senteurs éclairent même ce visage meurtri par tes chutes, ces yeux hagards de ne plus savoir où tu es et ces mains tremblantes de ton dernier matin que le Bon Dieu m’a donné de vivre avec toi.

Tu n’as jamais été facile : tu étais de ces bois costauds, noueux et alambiqués à l’image des troncs d’oliviers. Il fallait en passer par la dureté de l’écorce pour toucher la douceur des feuilles vertes et nacrées. Je ne suis sûrement pas si agaçante et têtue pour rien. Tu t’es forgée à une époque que j’ai découverte dans les livres. Tu as quasiment tout vu du siècle dernier : l’arrivée de l’eau, de l’électricité, la montée de la guerre, les années insouciantes durant lesquelles tu avais déjà appris à te méfier des lendemains qui déchantent.

Tu as eu, à mes yeux, mille vies en une. Tu as, surtout, eu mille histoires en une vie. Jeune fille pendant la guerre, tu étais réfugiée avec une parente dans le presbytère d’une petite chapelle du sud. Le jour de la proclamation de la libération, une colonne de « boches » comme tu disais est passée : ils voulaient prier. Vous avez accepté, ils sont repartis. Et quelques kilomètres plus loin, ils ont été décimés par des bombardements alliés.

Jeune femme ensuite, tu as eu trois enfants dont tu t’es occupée. Sans parler du mari ! « Dans la vie ma petite-fille, rien n’est donné, il faut travailler pour obtenir. » Le même leitmotiv que Papy avec qui tu as passé plus d’un demi-siècle. De cette époque, tu me parlais couture, cuisine et organisation : les points que chacune doit connaitre car on ne sait jamais, les magasins de prêt-à-porter ne seront pas toujours là ; les poissons qu’il faut bien choisir pour réussir la bouillabaisse ; les crochets de tricots qu’il faut maitriser pour réaliser son ouvrage ; les aliments qu’il ne faut pas gaspiller car demain ils seront peut-être notre seul repas ; les tiroirs qu’il faut garder plein pour les jours de disette. Les tiens ont longtemps abrité des draps presque centenaires, jaunis par le temps mais pliés sans accrocs.

Pourtant, tu donnais sans compter. Il y a ces sourires silencieux qui égrenaient toutes nos rencontres : « Tu ne dis rien Mamy ? » « Ça va, je suis bien avec vous. C’est tout ce dont j’ai besoin. » Il y a ces haussements de ton quand on parlait politique : « Ma petite-fille, tu n’as rien compris ! Tu vas me rendre folle ! » Il y a cette parure que je porte parfois : les boules marseillaises, reçues pour mes grands anniversaires, les mêmes que les tiennes. Il y a ces joutes verbales qui finissaient toujours par un mot doux : « Tu ne m’en veux pas, hein ? Parce que je continuerai jusqu’à ma mort à te dire ce que je pense ! » Il y a ces années de services auprès des autres, où tu allais dans les barres de HLM rencontrer les familles en précarité. Tu avais tout vu, du gore et horrible au beau et aimant.

Tu étais une farandole, une pastorale des santons à toi toute seule (sauf peut-être le ravi). Avant que cette « maladie » – pour certains – appelée la vieillesse ne s’aggrave en toi, tu claudinais avec moi jusqu’à la messe. Et tu pestais : « Mais enfin, que fait le prêtre pour que l’église soit si pleine ! On ne peut plus s’assoir tranquille ! Et puis tu sais, pour Pâques, il bloque tout le village avec sa procession sur la place. Et l’an dernier, franchement, amener un chameau ! » Tu es bien l’une des rares sur Terre à avoir cru que travailler à Témoignage chrétien risquait de faire de moi une bonne soeur…

Depuis peu, quand tu exagérais les situations, que tu poussais le bouchon trop loin, je te menaçais de partir en Syrie. Car à chaque reportage aux journaux télévisés sur une partie du monde en guerre, tu m’appelais : « Ah tu n’y vas pas hein ! (Aucune chance, mais au fond de toi, tu le savais bien) Tu les laisses s’entretuer tout seuls ! » Parce qu’enfin, des journaux de très bonne facture auraient bien suffi à Marseille si seulement j’avais bien voulu venir habiter dans la cité phocéenne plutôt que d’emménager dans l’extrême nord (comprendre au-dessus d’Aix-en-Provence).

Ce matin-là, quand tu es tombée pour la dernière fois, quand tu t’es retrouvée à avoir besoin d’aide pour te relever pour la dernière fois, j’ai eu la chance d’être là. « Ne t’inquiète pas Mamy, je sais faire, je l’ai appris à Lourdes. » Tu m’as glissé, une fois allongée sur ton lit : « Tu sais je ne t’embêterai plus quand tu partiras en Pèlerinage… jusqu’à la prochaine fois. » Il n’y en aura pas.

Depuis peu, je te disais régulièrement que je priais pour toi, comme tu l’avais fait toute ta vie pour moi, à coup de cierges à Notre-Dame de la Garde. Tu répondais, presque en colère : « Ah non, si j’ai quelque chose à Lui dire, je Lui parle directement, je n’ai pas besoin de toi. » Je sais maintenant que tu avais surtout peur des interférences : tu Lui demandais de t’appeler à Lui, tu voulais revoir Papy ; je demandais à ce que tu restes. Je sais maintenant que tu vas bien. Tu as été exaucée.

Il reste beaucoup d’histoires autour de ta vie. Elles se révèleront petit à petit, au détour d’un coup de Ricard ou de Martini, autour d’un rosé du sud ou d’une prière en provençal. Et je m’efforcerai de te sourire là-haut car tu n’aimais pas que l’on soit chagriné.