Tu-le-sais-bien

Dans la vie, on apprend assez vite les insultes. On comprend assez vite la violence qu’elles peuvent engendrer. Pourtant, il existe des formes grammaticales bien plus meurtrières. Exemple parfait : « Tu le sais bien, n’est-ce pas, que tu es [insérer commentaire désagréable ou adjectif dépréciatif – grand ou petit, au choix] ? »

« TU LE SAIS. » Style direct, utilisation de la 2e personne du singulier, verbe au présent simple. Une affirmation sans nuance, une expression sans détour. La personne qui parle vole ainsi la parole de son interlocuteur en trois mots. Sans même que celui-ci ne comprenne.

« TU LE SAIS BIEN. » Un petit adjectif qualificatif qui renforce le postulat de vérité annoncée. Cette touche « positive » est ce moment où la main recule avant de venir s’écraser sur la joue d’un visage hébété. C’est l’Orangina dans le Tip’N’top, le goût chaud et sucré qui cache les degrés d’alcool de la chartreuse et de la vodka qui attaqueront après la première gorgée. C’est le sourire du tueur en série qui glisse doucement le poignard dans ce corps qu’il serre contre lui. C’est l’effet Kiss Cool du médicament anti-gastro qui n’a pas encore agi.

« TU LE SAIS BIEN, N’EST-CE PAS. » La négation pour mieux donner du relief à l’affirmation. Deux coups de bulldozers valent mieux qu’un, « n’est-ce pas »… Avec ce verbe induisant la pleine réalité : on « est » ou on n’« est » pas, il n’y a pas de demi-mesure.

Puis vient l’insulte. Ou le commentaire désagréable. Ou l’adjectif dépréciatif. Et le piège est refermé. Si tu ne sais pas que tu es ceci, alors tu es forcement bête. Si tu sais que tu es cela, alors tu dois assumer que l’on te « traite » de ça. Pas d’échappatoire. Foutue.

« Tu le sais bien, n’est-ce pas, que tu écris mal » ; « Tu le sais bien, n’est-ce pas, que tu es lente » ; « Tu le sais bien, n’est-ce pas, que personne ne t’apprécie » ; « Tu le sais bien, n’est-ce pas, qu’on pense tous ça de toi ».

Mais pourquoi… pourquoi n’ai-je pas réussi à leur répondre : « Tu le sais bien, n’est-ce pas, que tu dépasses les bornes ? »