(A lire en écoutant ça ou ça ou ça … )
(C’est long… mais c’est bon)

Un jour, des scientifiques ont eu l’idée saugrenue de mettre sur les yeux d’hommes et de femmes une paire de lunettes qui leur montrait le monde à l’envers. Au bout de trois jours, le corps s’était adapté : ces personnes voyaient le monde à l’endroit à nouveau. Vivre cinq jours à Lourdes en étant au service de 170 pèlerins handicapés avec quelque 300 autres pèlerins valides à ses côtés, c’est comme découvrir le monde à l’endroit.

Pendant cinq jours, les gens qui ont du mal à marcher, qui ne peuvent pas avancer seuls, qui ont subi des accidents de santé ou de vie, comme on dit dans certains cercles « les plus petits, les plus faibles », sont les rois du monde. Ils sont assis au premier rang pour la messe (l’accès aux églises françaises classiques ne va pas toujours de soi quand on se déplace avec un déambulateur). Ils passent avant tout le monde au restaurant (dont les portes sont assez grandes pour les recevoir). Ils n’ont pas d’ornières et de trottoirs à tout bout de route qui leur limitent les chemins. Pour faire quelques mètres, ils peuvent s’appuyer soit sur le bras fort d’un pèlerin valide soit être transporté dans une petite calèche bleu profond. Ils sont entourés de jeunes, de moyens-jeunes, de moyens-vieux, de vieux qui courent dans tous les sens pour être sûrs qu’ils ne manquent de rien ; qui savent aussi s’arrêter pour prendre le temps de discuter, de poser des questions, de s’intéresser.

Pendant cinq jours, j’ai appréhendé un monde dans lequel s’excuser, demander pardon (nan, c’est pas exactement pareil), reconnaître ses fautes ou ses torts n’est pas un signe de faiblesse mais une force pour continuer à avancer, un atout pour faire face au « monde à l’envers ».

Pendant cinq jours, j’étais dans un lieu où pleurer n’est pas un drame. Que les joues concernées soient roses et lisses, pleines de barbes ou pleines de rides, creusées par la souffrance ou marquées par les sourires de toute une vie, les larmes expriment un surplus d’émotions, elles sont un langage du corps avec lequel il faut aussi composer parce que, comme disait un sage devant les miennes, « à Lourdes, pleurer peut venir comme une envie de pisser » ; ça ne veut pas dire qu’on a un problème de vessie, ça veut dire qu’on n’échappe pas à l’appel de la nature.

Qu’est-ce qui peut bien faire pleurer ? Avant de partir, j’étais « rangée » : je savais où étaient les choses dans ma vie, où j’étais moi-même. Pendant, j’ai été « dé-rangée » : je ne suis plus au même endroit et je ne sais pas encore où j’ai atterri. Qu’est-ce qui m’a fait bouger ? Peut-être quelques uns de ces éléments.

 

La Joie

 

D’abord c’est une joie personnelle : grâce à P. que j’accompagnais dans son fauteuil jusqu’au devant de l’église pour la messe, je me suis retrouvée au premier rang de l’église durant la messe… pour la première fois de ma vie. Jusqu’alors, j’arrivais toujours en retard pour faire partie de ce « rang »-là. J’avoue : si la célébration avait été soporifique, je l’aurais sûrement regretté. Sauf que j’avais vue directe sur la chorale et les joyeux lurons qui la composent savent transmettre le calme accompagnant la communion mais ne se sont pas gênés pour s’aventurer dans des chorégraphies discrètes et marrantes à d’autres moments.

Quand on rentrait de vadrouille, G. allait toujours s’allonger sur son lit. Elle a ses deux pieds qui fonctionnent, est autonome, se débrouille toute seule pour tout. Quand on s’approche d’elle, G. sourit toujours avant de s’exclamer : oh vous êtes bien mignonne, dites-donc quelle dentition ! oh vraiment, vous devez avoir du succès, oh surtout restez comme vous êtes. Quand on lui demande si elle va bien, elle répond inlassablement : très bien merci beaucoup, vraiment merci et courage. Quand on cherche à en savoir plus sur elle, elle vous fixe : oh j’habite dans tel quartier, oh vous savez on est propriétaire. Quand on s’enquiert de ce « on », elle dit sans sourciller : oh mon mari habite en Dordogne. Puis ses yeux se perdent… et reviennent sur vos dents : oh vraiment quelle belle dentition. En souriant de plus belle.

Parfois, malgré un emploi du temps assez rythmé, nous nous retrouvions pour une demi-heure ou une heure à attendre la prochaine sortie dans l’espace couloir entre les différentes chambres de notre petit groupe de pèlerins accompagnés. M. et G., un peu aidées, prenaient alors le micro et entonnaient des chansons de leur enfance. Celles du début du siècle (l’autre siècle, pas celui-ci) ou des années 50. La voix tremblante, le micro dangereusement dansant devant leur visage, elles étaient suivies par une bonne partie des pèlerins accompagnateurs (merci l’Iphone pour les paroles de ces chansons poussièreuses). Sous les bravos, elles rendaient ensuite le micro, l’oeil un peu plus joyeux qu’avant.

L’un des moments les plus marquants était le matin. 7 heures. Nous rentrions dans les chambres sur la pointe des pieds, nous disposant partout dans la pièce, avant de susurrer un Ave Maria mélodieux. Petit à petit, les pèlerines allongées ouvraient les yeux et la bouche, laissant leur voix nous rejoindre. Certaines, aux membres immobilisés, avaient alors ce visage détendu, accueillant des bisous de chacun de nous, qu’elles gardaient plusieurs minutes avant de le perdre au moment où nous devions les bouger pour les toilettes.

 

La Douleur

 

Mais ces personnes, tout comme n’importe qui finalement, ne sont pas toujours guillerettes, n’ont pas toujours des réactions mesurées. Et il faut composer avec. En arrivant dans l’église pour une des célébrations avec K., j’étais sûre que nous avions tissé une petite relation. Qu’assez de blagues, d’anecdotes de vie et de détails personnels avaient été échangés pour que l’on soit dans la confiance. Ma première erreur fut d’être « sûre » : K. ne décide pas quand elle pète un câble, elle le subit, elle s’emporte alors, comme un coup de tonnerre ses mots retentissent ; et moi, je ne décide pas si c’est bien ou non pour elle de se lâcher ainsi. Je n’étais pas là-bas pour lui faire vivre ce que moi j’estimais être son meilleur pèlerinage mais ce que elle estimait l’être. Et les crises de paranoïa à la voix cassante, au visage dur et aux gestes brusques, c’était la maladie qui parlait, pas la personne.

Tous les après-midi, j’avais piscine. Nan, pas du genre « j’peux pas, j’ai piscine » (je n’entendrais plus jamais cette expression de la même manière cela dit). Du genre, tu troques un tablier blanc pour du bleu, tu te glisses dans un bâtiment où une dizaine de petits jaccuzzis rectangulaires, sans bulle et peu profonds sont installés dans des alcôves délimitées par des rideaux. Bleu et blanc, histoire de ne pas jurer avec les uniformes des dames piscines. Et tu accompagnes des personnes, valides ou non, à se tremper les pieds ou les épaules dans cette eau de source. Et parfois ce sont des enfants. Marchant ou déambulant. Avec un de leurs parents ou seuls. Avec des cicatrices plus impressionnantes les unes que les autres, ou le corps tout lisse, immaculé. Et souvent, ils pleurent et se débattent car ils ne connaissent pas ce lieu. Ou ont froid alors on les porte très vite jusqu’à la statue de la Vierge. Ou veulent faire un plongeon dans le petit bassin et refusent de sortir tant qu’on ne les laisse pas faire. Après la piscine, il est nécessaire d’aller « prier Sainte Marguerite » : la statue de la patronne d’Ecosse marque la fin du territoire du sanctuaire et le début de la zone fumeur… Une autre manière de voir la dévotion. Entre deux bouffées, mettre des mots sur l’indicible, placer des sons sur l’invisible, sortir des émotions qui n’ont pas de nom.

 

La Gloire

 

Au final, les moments douloureux ne sont rien en comparaison des petites victoires, celles que l’on prend sur soi-même, celles que l’on reçoit des autres. Bizarrement, les moments glorieux sont ceux qui semblent les plus dégradants dans la « fausse-vraie vie ».

Comme mon premier lavement. Aider P. à se mettre droite, lui donner ses béquilles, faire trois pas avec elle jusqu’à la salle de bain, sourire malgré la peur – la peur de la laisser tomber, de la faire glisser, de lui faire mal, de la blesser dans son intimité. Lui enlever son t-shirt assise, la lever pour faire descendre son pantalon puis sa couche, se relever pour la soutenir alors qu’elle se rassoit, finir de la déshabiller, garder le dos bien droit. Vérifier la température de l’eau, réaliser qu’elle est nue devant moi, tout faire pour la mettre à l’aise, lui laisser le pommeau de douche, lui tendre le savon, lui laisser faire ce qu’elle sait. Prendre le gant, le réchauffer, le poser délicatement, passer partout, sentir la peau craquelée là où elle est difficilement accessible. La rincer. Partout. Avec attention. Faire une blague. Lui sécher le dos quand elle passe l’autre serviette sur ses bras. Faire passer ma main pleine de crème sur tout son corps. La regarder mettre du lait hydratant sur son visage. Lui dire qu’elle est belle. Ce qui est vrai au fond : à ce moment-là, dans cette petite pièce où ni elle ni moi n’avons la possibilité de porter nos carapaces, nos protections, nos distances de sécurité que l’on revêt en société, elle est belle. La voir sourire et visualiser mon mini-moi qui fait la danse de la victoire dans ma tête.

Comme ma première garde. Dans le couloir, le spot rouge s’allume. B. a appelé car elle a besoin de faire pipi. Ses membres sont comme les parties d’une marionnette dont les fils se sont emmêlés, sa bouche n’articule qu’une syllabe sur deux. Mon collègue et moi approchons le bassin, interrogatifs. Nous lui disons que c’est notre première fois, lui demandant de nous guider. Elle dit une sorte de d’accord. Nous lui baissons le pantalon, regardons le bassin, une lueur de terreur traverse mes yeux. Nous le glissons sous ses fesses. Plus loin ? Miu articule-t-elle. ça va ? Miu ajoute-t-elle. On vous laisse ? Hu-Hu finit-elle. Nous revenons quelques minutes plus tard, nous récupérons le bassin. Elle tourne sa tête et lâche très clairement : meuurci beaucaup. La gloire vous dis-je.

 

La Lumière

 

La première personne que j’ai appelé en revenant de Lourdes m’a dit : tu vas t’en remettre ? Reprendre le cours de ta vie ? Je ne peux pas faire cela, je ne peux pas considérer ces cinq jours comme une parenthèse. C’est une pièce de moi qui vient s’ajouter à celles déjà présentes. C’est un rayon de lumière qui a éclairé un coin inconnu jusque là. Maintenant que je l’ai repéré, je ne l’oublierai jamais. Cela a des effets secondaires perturbants. 12 heures après être rentrée, en sortant de la boulangerie, je croise une mamy venant prendre son pain ; mon plus large sourire s’est logé sur mes lèvres, j’étais à deux doigts de poser mon sac à terre, de lui prendre délicatement le bras et de lui demander de me raconter sa vie…

Au final, je ne sais pas quel est le monde à l’endroit et quel est celui où l’on porte des lunettes. Je reviens quand même avec cette impression de sentir un petit poids sur mes oreilles depuis la fin de ce pèlerinage.

 

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