Elle retrouve son amie Yolande assise dans l’arbre. Des bosquets, un champ de pâquerettes, des marronniers et des châtaigniers les entourent. Elle s’installe sur une des branches parallèle au sol. Silencieuses. Le vent fait bouger la balançoire derrière elles. Quelques minutes plus tôt, un coup de fil affolé les a fait se réunir. Yolande commence.

« elle a avorté. elle a lâché ça un peu solennellement. C’était avant moi. Alors qu’elle avait à peu près mon âge ». Elle tend une cigarette à Yolande. Elle s’accroche à une ramure du curieux arbre dans lequel elles jouaient à être une famille de singes quand elles étaient plus petites. Elles inhalent la fumée d’une grande bouffée, comme pour reprendre leur souffle. Yolande enchaîne.

« C’était quelques mois après la légalisation. Ses parents ne voulaient pas. elle l’a fait quand même. elle n’avait pas le choix. Etudes, couple pas stable, pas prête tout simplement. elle était pourtant croyante. elle l’est toujours d’ailleurs… elle en a beaucoup souffert. » Un écureuil fixe avec curiosité les deux adolescentes aux joues mouillées, perchées. Le soleil fait danser les couleurs sur son pelage. Elle ne sait pas comment formuler ses pensées. Yolande continue.

« elle a essayé de rester avec son copain du moment. elle le voyait encore comme le bon. elle n’a pas tenu. elle a rencontré mon père. La vie ne s’est pas arrêtée. » Elles se regardent quelques minutes sans parler. Yolande pose une main sur son ventre. Pas besoin de mot. Yolande imagine sentir un pouls. Entrevoit ne plus rien sentir du tout. Essuie ses larmes avec sa paume d’un geste lent. Elle aimerait dire quelque chose. Balbutie une suite de syllabes. Sans cohérence. Sans importance. Yolande ouvre la bouche.

« elle a un peu construit sa vie avec lui. Comme si ce bébé n’était jamais vraiment sorti. Présent dans l’absence. Tu crois qu’il existe un peu à travers le souvenir qu’elle garde en elle ?  » Première question. Elle place une deuxième clope entre ses lèvres pour masquer son silence. Elle se tourne vers son amie et l’invite à poursuite en hochant la tête. Yolande s’attarde sur le paysage.

« Puis elle s’est marié. Et je suis arrivée. elle a dit que c’était le plus beau jour de sa vie. Et tout ceux qui ont suivi aussi. » Elle sait le lien fort qui unissent Yolande et sa mère. Une vraie complicité. Dans la joie comme dans la douleur. Elle n’a jamais douté de l’amour profond les unissant. Yolande non plus.

« Si elle ne l’avait pas fait, je ne serai pas là. » Elles n’ont jamais vraiment parler de l’interruption de grossesse. Toutes deux ont toujours tout fait pour ne jamais avoir à faire face à cette question. Elles sont pour le choix. Celui de chaque femme à agir en son âme et conscience. Ce qui inclut aussi celui de porter l’enfant à terme et de construire autour de lui une nouvelle réalité. De grandes questions métaphysiques traversent l’esprit des deux jeunes filles.

« A quoi tient ma présence sur terre ? » lâche Yolande. Avant de partir dans un énorme fou rire. Prise au dépourvu, Elle a regardé son amie avec des yeux ronds, une expression improbable sur le visage. Yolande en manque de se casser la figure, Elle la rattrape aux derniers moments en souriant bêtement.

« On peut peut-être partir de l’idée que ce n’est pas grave si on ne trouve pas de réponse tout de suite à celle-là ? » glisse Yolande entre deux éclats de rire libérateur. Elle affiche une mine soulagée. Tant qu’elles peuvent en rire, Elle se fait moins de souci. Yolande se lève.

« On ne les a pourtant pas éduqués comme cela nos parents, hein ? »

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