Lentement, il ouvre une pochette en plastique blanche et sort une cinquantaine de pages. Gestes précis. Un peu comme s’il voulait qu’Elle entende le bruissement de chacune d’entre elles. Au dos, Elle remarque l’inscription en rouge CNSAS (archives de la Securitate). Ses yeux bleus, petites fentes au dessus de grandes poches sur un visage aux airs de poupon, passent d’Elle aux lettres administratives sur le bureau alors qu’il en lit quelques passages. « Terroristo », « pericolo », comprend-Elle dans le flot continue de la voix posée et grave du monsieur au costume noir bien mis. Au fur et à mesure que la paperasse s’entasse, Elle sent qu’il perd de son aplomb. Une larme naît à l’encolure de ses yeux. Ses traits ne tremblent pas. A la dernière feuille, il balance son bras sur son visage et efface quelques gouttes avec le revers de sa manche. Fait une pause en la fixant. Comme un défi. Sans se départir de cette expression « je vais vous dévoiler la vérité sur mon pays ». Sur ses joues empourprés, Elle voit passer une certaine fébrilité. Une larme reste logée dans le recoin d’une ride, brillante sous le néon qui éclaire la pièce aux murs dénudés. Il ne se donne même pas la peine de l’essuyer. Le drapeau derrière lui repose ostensiblement. Il fait défiler les photos de « ses » barricades, 20 ans plus tôt. Une fois arrivé à la fin, il retourne sur l’espace bureau de son ordinateur, dont le fond d’écran arbore une image en noir et blanc d’une foule sur une certaine place de Bucarest. « Forte importante », répète-t-il à foison lors d’une diatribe qu’Elle ne comprend pas. Au-delà de la barrière de la langue, le peut-Elle ? En sortant du bâtiment à l’architecture soviétique, Elle jette un dernier coup d’oeil à l’ancien « révolutionnaire », son diplôme de « dissident » encore à la main. Il semble content de sa prestation. Comme un acteur qui a réussi à impressionner son public.