22h29. A l’entrée de la station de métro « Universate » de la capitale roumaine, un vieux monsieur, la soixantaine grisonnante, regarde la télé fixée au plafond. Autour, des panneaux « 1989-2009 ». Une vingtaine de photos de foule brandissant des drapeaux roumains. Un livre d’or posé sur une table. Au milieu du grand hall, on dirait une anecdote racontée à la va-vite.

22h31. Devant l’écran, les yeux du vieux monsieur s’attardent sur les groupes de jeunes et moins jeunes qui enfoncent la porte du palais de Ceausescu, dictateur notoire de cet ancien pays de l’Urss. Il tressaille au son des balles qui fusent mais ne quitte pas du regard les images qui défilent. Puis il perd sa concentration, semble ailleurs quelques secondes avant de retrouver l’écran où l’on aperçoit maintenant les débris jonchant de belles moquettes.

22h36. Le vieux monsieur fait mine de s’en aller, s’arrête trois pas plus loin et se retourne, à nouveau attiré par la vidéo d’archives qui enchaîne avec un groupe d’hommes balançant des meubles par une grande fenêtre. La netteté d’un travelling fait défaut. Il se rapproche, reboutonne son manteau alors qu’une fumée blanche s’échappe de sa bouche.

22h38. Le vieux monsieur sert ses mains derrière son dos. Trois étudiants l’ont rejoint. Quand le film en arrive à un plan serré sur des cadavres à même le sol dans une pièce sombre, les trois nouveaux arrivants ne répriment pas un mouvement de recul. Le vieux monsieur ne bouge pas alors que les jeunes ne s’attardent pas plus longtemps.

22h44. Finalement, il ne reste que le vieux monsieur. Devant l’écran. Elle ne sait pas ce qui se passe dans sa tête, Elle ne peut que l’observer et essayer de décrypter. Elle ne peut pas lire les mots qui s’étalent en rouge, en noir, en gras mais elle se doute de leur sens. Elle ne comprend pas les slogans recrachés par la petite télé mais elle devine les sanglots d’une femme dans le fond sonore quand la caméra zoome sur les cadavres de la pièce sombre.

22h51. On lui traduit quelques histoires du livre d’or : « vous nous avez volé notre révolution » ; « mon père est mort sous les balles de la Securitate et aujourd’hui, ses bourreaux sont toujours au pouvoir » ; « vive notre président, digne héritier des dissidents »… Elle s’éloigne avec ses questionnements.

22h59. Le métro ferme. Le vieux monsieur rentre chez lui. Les écrans sont éteints. Jusqu’à demain.

Publicités