En sortant du tram, une odeur de sauce piquante mêlée à la brise de la fin de l’après-midi assaillent ses narines. D’un pas décidé, Elle passe devant un stand improvisé de fruit tenu par un garçon à la peau cuivré et descend l’allée qui la ramène chez Elle. 

Sur un banc vert dont la peinture se ride, de vieilles dames dans le même état sont assises, soit en grande discussion lançant des interjections à l’emporte-pièce incompréhensibles, soit figées le regard perdu se posant sur la vie qui les entourent. 

Des camions garés, ou plutôt arrêtés au milieu de la route, déversent des cartons par centaines pour les restaurants du coin. Les devantures arborent des noms exotiques, écris en idéogrammes. Derrière les vitres, des familles chinoises, vietnamiennes, coréennes dégustent leurs plats dans des bols, baguettes coincées entre le pouce, le majeur et l’index. 

Alors que les immeubles commencent à devenir plus fréquents, un imposant escalier de pierre marron clair se profile sur sa gauche. En haut, des portes en verre laissent entrevoir des bougies qui éclairent partiellement de grandes voûtes. Au fond, un autel trône devant les prie-dieu bien en ordre. 

Après avoir traversé la rue en sens unique, Elle se fraye un passage dans la file qui s’est formée devant une échoppe toujours bondée. Un peu plus loin, sur le trottoir élargi, un sans-abri amputé d’une jambe à partir du genou dort à même le sol, sa casquette posée devant lui. Les couples enlacés passent devant sans un regard. En face, une aire de jeu animée semble tout droit sorti d’un autre pays : les gamins aux yeux bridés hurlent et courent sous le regard de leurs parents qui s’échangent conseils et secrets d’éducation. 

La porte du restaurant suivant est toujours fermée en fin de journée. Mais le matin, ils sont foules à prendre un petit-déjeuner composé de soupe de pâtes et de viandes. Avant de tourner dans la ruelle piétonne qui la mène au pied de sa tour, Elle s’arrête un instant pour admirer les jeux de mah-jonc dans un magasin d’art asiatique. Le béton laisse place à de petits pavés  inégaux. Des petits groupes de jeunes, casquettes à l’envers et clopes au bec, regardent les gens pressés. 

Avant de gravir les dernières marches de fer qui la séparent de son cocon, Elle fait quelques pas vers les tables en pierre sous les quelques arbres de l’allée où des grands-pères de toutes origines s’adonnent régulièrement aux dominos. 

Elle appuie sur le bouton de l’ascenseur alors que le concierge, un grand black body buildé, s’affaire dans sa loge. En sortant à son étage, elle croise une voisine. 

Un sourire. « Bonne soirée ». 

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