Dans « Souviens toi Jonathan », le héros de Cosey a perdu la mémoire. Les Sichuanais sont loin d’avoir oublié les trois minutes qui ont changé leur vie. Devant toutes les caméras du pays, ils étaient des milliers sur dans les rues, dans les temples, dans les ruines à dire … « merci ». Merci aux autorités d’avoir beaucoup fait pour la reconstruction, pour les familles déchirées. Merci aux volontaires, aux inconnus.


A cinq heures de train au nord de Chengdu, deux heures de bus sur une route qui serpente dans les collines et 10 minutes de pouss-pouss sur un chemin de terre poussiéreux, les élèves de l’école de Sandui, petit village à flan de colline rattaché au bourg de  Shazhou, se soucient peu des flash même s’ils aiment jouer avec l’objectif pointé sur eux. Ils ont entre 4 et 12 ans. Le jour du séisme, ils faisaient la sieste dans leur classe. Même si trois minutes, le temps où la terre a tremblé, semblent courts, les professeurs ont été très rapides à sortir les gamins et les regrouper dans la cour de récré. Aucun enfant blessé, 4 morts au village et 90% des  maisons détruites dans cet entité administrative qui s’étend sur plusieurs kilomètres. 

Derrière l’un des trois bâtiments qui a tenu bon à quelques dizaines de tuiles près, le chemin disparaît dans une coulée de terre. Les maisons qui bordaient la cour sont encore aujourd’hui des tas de gravas informes avec ici ou là, les premières marches d’un escalier qui ne fera plus monter personne. La sonnerie résonne. Les enfants courent vers les tables de ping-pong, des morceaux de bétons et quelques briques cassées qui servent de filet. 

Dans les trois algécos grises de 4m sur 5 qui sentent le renfermé, ils récitent leurs cours à l’unisson, grignotent des bonbons à la pause, font la sieste la tête posée sur leurs bureaux bleus. A quelques mètres, leur ancienne classe est à ciel ouvert, la structure de bois du toit éventrée. Ils n’ont rien fait de particulier ce 12 mai, si ce n’est profiter de Chen Ci, un jeune de 28 ans qui a tout abandonné pour passer un an avec eux de puis le séisme. Un volontaire comme tant d’autres qui, après avoir sorti des petits corps des décombres a voulu aider ceux encore en vie. Une volonté peu commune puisque la plupart ne donne que quelques semaines de leur temps. 


Les pieds dans la rivière qui s’étire dans la vallée, les gamins s’amusent avec leur « grand frère » à côté des maisons provisoires construites avec les débris de l’ancienne par leurs parents, les tentes bleues données par les associations d’entraide qui leur servent de foyer et les cabanes faites en paillasse de bambous comme de grands hangars, des cloisons séparant les chambres de 30m2. 

Un peu plus âgés, les lycéens de Wenchuan ont vécu l’horreur il y a un an. Sous leurs yeux, les bâtiments se sont fait recouvrir par la montagne. Pendant trois jours, ils ont été coupés du monde, survivant grâce à l’organisation de leur directrice qui les a emmenés à l’abri des pierres qui continuaient à rouler et du fleuve nourri par les averses qui ont suivi le tremblement de terre. 


Durant un an, une entreprise immobilière les a accueilli dans la banlieue de Chengdu, eux et leur « école » : des magasins ont vidé leurs locaux pour qu’ils servent de salles de classe. En septembre prochain, leur nouveau bâtiment sera inauguré en grandes pompes dans cette ville, à quelques kilomètres de l’épicentre, qui a été presque rayée de la carte. Quand on les interroge sur le traumatisme, sur leur vie d’aujourd’hui qui semble en transition et sur le retour prochain dans une vallée hantée par tant de morts, les réponses -en groupe, en face-à-face, quelque soit l’âge- sont invariables : je ne dois pas penser au passé, j’ai le regard tourné vers l’avenir, mon peuple me regarde et est fier que je sois toujours en vie, je dois maintenant travailler pour le remercier des sacrifices qu’il a fait pour moi. 

Certains ont commémoré cet « anniversaire » en faisant du tourisme. Plusieurs compagnies proposent des tours en bus avec un arrêt autour de Beichuan, ville fantôme aujourd’hui complètement évacuée de ces habitants alors que les constructions -toutes réalisées dans les dix dernières années- se sont effondrées comme un château de carte. Des habitants ont installé de l’eau et différents jus sur une table à la sortie du bus. Cinq yuans la bouteille. Derrière eux, s’étend la plaine recouverte de monticules de briques rouges à terre. Pourquoi être venu voir cela ? Pour montrer leur soutien, répondent les passagers du bus, appareil-photo en bandoulière. Etes-vous embêté par ce tourisme de catastrophe ? C’est normal qu’ils veuillent voir, cela fait tourner nos commerces, expliquent comme une évidence les habitants. De l’autre côté de la vallée pourtant, d’autres Beichuanais ont demandé que les bus passent leur chemin : leur présence rappelaient quotidiennement le tremblement de terre. Comme si le paysage ne suffisait pas. 


Mais finalement qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est étonne ? L’histoire du volontaire touche. Les paroles des lycéens sonnent fausses. Les tours organisés sur les débris choquent. Chen Ci a fait un acte de bravoure fort, au prix de la sécurité de sa mère qu’il a laissé seule pendant un an alors qu’elle est sans travail, âgée et divorcée. Les lycéens devraient-ils parler continuellement de leur séisme et regretter jour après jour leur vie « d’avant » alors que la psychologie a été apporté en Chine il y a dix ans seulement ? Les villageois sans toit se sentiraient-ils autant valorisés et soutenus si on les laissait tranquille avec pour seules visites des volontaires d’autres provinces qui ne connaissent ni leur langue ni leur mode de vie ? 

Quelle part de ces attitudes peut être attribuée à la culture de la primauté du groupe sur l’individu dans ce pays ? Quelle part à l’endoctrinement d’un parti unique qui incruste subtilement, chez la plupart des gens, les valeurs de sacrifice pour le nombre et d’obéissance ? Qui suis-je pour juger, gamine de 24 ans, élevée au sein d’une bulle dans un pays où l’on va voir le psy dès que le chat de Junior est mort (1)?

Ps : Souviens toi Jonathan, tome 1 de « Jonathan ».

(1) : la France est le pays qui consomme le plus d’heure de psychologues au monde, devant les Etats-Unis.

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