Baskets aux pieds, pantalon de toile noir, débardeur large et chemise aux manches remontées. Je prends la carte de ma chambre et la fourre au fond d’une poche de côté. En claquant la porte, je pause, dépose mes écouteurs sur la tête, bien calés sur mes cheveux relevés, la brise du soir caressant mon cou. Dans mon sac gris sale, papiers, yuans, appareil-photo, calepin, coca et clopes. Après avoir passé la journée à chercher -en anglais, en français, en chinois, à en perdre son latin- j’avance sans but. 


Il est 21 heures. Dehors la nuit est loin d’être noire. A la sortie de l’hôtel, j’atterris sur une rue à double voies. Des clochettes tintent dans mes oreilles, rapidement rejointes par un beat soutenu et des rappeurs entonnent leur flow. Si j’isole mes oreilles de l’ambiance environnante, c’est pour mieux laisser mes yeux vagabonder autour de moi, saisir les regards, comprendre les gestes, noter les contrastes des lieux, les couleurs et les mouvements. Mes pieds se chargent de me transporter. J’oublie ce que je connais, j’oublie où je vais. Ce n’est pas le plus important. Le trottoir large bleu-gris est parcouru au centre par un chemin de tuiles jaunes dont les motifs se font sentir sous mes semelles. Des karts de vendeuses de rues surgissent à droite, à gauche. Chouchous, froufrous, recharges de téléphones, lacets. A chaque croisement de rue, juste dans le coin, de grandes tables sur roulettes regorgent de brochettes en tous genres qui n’attendent qu’un signe de moi pour finir grillées et épicées par de vieilles dames en échange d’un yuan par stick (moins de 10 centimes). Des hommes et des couples assis sur des tabourets de 20 centimètres de haut, en plastique rose et vert fluo, me dévisagent en souriant. Il m’est impossible de me fondre dans la masse ici. Impossible de me glisser dans leur monde. Impossible de disparaître.  


Il est 21 heures. La plupart des petits magasins sont ouverts. Une dizaine de personnes se fait couper les cheveux dans un salon aux lumières aveuglantes. Derrière une vitre à la propreté douteuse, une jeune fille attend, la bouche ouverte sur une chaise de dentiste, que le praticien raccroche son téléphone pour s’occuper de son cas. Je réprime un frisson dans le dos qui n’a rien à voir avec la qualité de la musique qui déferle de mon casque, passe ma langue sur mes dents aujourd’hui alignées et presse instinctivement le pas. Dans le box suivant, un homme s’allonge sur une table à la vue de tous les passants pendant qu’un bonhomme imposant à la blouse couleur pastel commence à le masser. Dans cette partie de la rue, je marche devant une succession continue de petits hangars qui contiendrait à peine une voiture. Ils exhibent bien des produits : quelques robes courtes sur des cintres, un étalage de cigarettes avec toutes sortes d’alcool dans le fond, deux ordinateurs et trois photocopieuses, des bacs d’épices entourés de paniers de fruits, un congélateur de glaces accompagné de rangées de boissons. 


Il est 21 heures. Je passe sur un pont enjambant un petit cours d’eau, là où l’une des grandes artères du centre-ville rejoint ma petite rue (qui équivaut déjà à une avenue pour n’importe quelle ville française de province). Deux fois plus de voitures, mais surtout deux fois plus de vélos et scooters qui, selon la loi du plus fort, me dominent. Je reste donc sur le trottoir. Les feuilles d’un grand arbre me caressent le visage. Derrière les branches, je distingue la terrasse improvisée d’un boui-boui sur l’autre rive. La cuisine est à mur ouvert. Un cuistot à peine majeur sort dans un nuage de fumée blanche. Il dégaine un portable hight-tech et le range dans sa veste maculée presque immédiatement. Un homme le rejoint. Le jeunot s’assoit et se met torse-nu avant que l’autre lui colle une bulle de verre dans le bas du dos. Puis il se rhabille, attend quelques minutes, l’enlève et retourne travailler. Jeu ? Médecine ? Mes sourcils ont encore du mal à ne pas s’élever rien que d’y penser. Un peu plus loin, les néons d’une boîte me sautent aux yeux. Si les caractères chinois dorés géants ne m’informent pas beaucoup, les photos de deux mètres sur deux mettant en scène de charmantes demoiselles, un verre à la main, avec des occidentaux et orientaux au sourire colgate, me mettent sur la voie. 


Il est 21 heures. Mes pas m’amènent vers une petite ruelle et je quitte la grosse artère. Au bout de trois immeubles, je m’arrête devant une barrière gardée par un vieux monsieur à l’uniforme informe, ce qui signifie propriété privée, bien que je devine quelques mètres plus loin une rue où roulent des voitures. Me rappelant que mon passeport n’est qu’une suite de signes incompréhensibles pour eux, je fais demi-tour. Sous un lampadaire, un groupe de cinquantenaires parient autour d’une table de fortune en jouant aux cartes et en buvant des bières. Je longe une clôture pour éviter une mercedes qui n’a pas l’intention de s’arrêter pour une petite piétonne au milieu de son chemin. A travers des barreaux, j’aperçois un homme qui s’agite, les mains dans le dos. Un reflet met en lumière ses menottes. Me rappelant que mon passeport illisibles pour eux aussi, je continue à avancer, non sans chercher un signe indiquant « police locale ». Je trouve bien une grosse plaque pleine d’idéogrammes, mais aussi une pancarte publicitaire qui vante une boisson rafraîchissante. Apparemment ils font ça aussi dans les commissariats chinois… De l’autre côté de la grosse artère, je croise de nouveau un bâtiment attractif aux lumineux clignotants. Sur le pallier de l’entrée, deux garçons de sécurité en chemise blanche et cravate vont et viennent. En jetant un coup d’œil, j’aperçois des rangées de fauteuils devant des ordinateurs. Des paysages de World of Warcraft et autres jeux en ligne défilent sur les écrans. Une petite fille sur les genoux de son père suit une série télévisée dans le fond de l’échoppe miteuse voisine. Sur la route qui me ramène vers mon hôtel, deux chiens de pierre me tirent la langue, entre leurs crocs apparents. Ils sont les gardiens des portes, empêchant les démons d’entrer. Contrairement à ces dieux figés, les passants se retournent sur mon passage, les enfants me fixent avec étonnement. J’achète une glace en mimant ce que je veux après avoir fièrement placé mon vocabulaire chinois, « nihao », « bonjour ». Je montre ma main pour savoir combien cela coûte et sort sans oublier de dire « sié sié ». Merci. Pour la glace. Pour ces images. Pour ce moment. Pas très anonyme mais évadant. 

PS : même titre, tome 5 de « Jonathan ». Ce n’est pas un manque d’inspiration mais bien un choix. Ce billet est exactement ce qu’est un espace bleu entre les nuages dans les planches de Cosey : un trésor, une utopie, un rêve, un instant volé au monde, la dernière sensation que j’aimerai avoir le jour où je les perdrai toutes.

Ecris le 4 mai

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