Je cours. La boucle dorée de ma veste marron vole. Je l’attrape, l’attache, je suis prête. Nous avons deux minutes d’avance. Le village entier est sur le parvis de l’église. Je salue. Bonjour. Bonjour. Mes nouvelles chaussures – noires – me font mal aux pieds. Bonjour. Bonjour. Le prêtre s’avance. Est ce que quelqu’un est prévu pour les lectures ? Oui, dit-elle, en se tournant vers moi, on t’a prévu, tu veux bien, n’est ce pas ? C’est la 2ème fois qu’on se rencontre. Je n’ai rencontré l’homme couché dans le cercueil sous les fleurs, son père, qu’une seule fois.

by REMIBRIDOT/Flickr

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L’église est pleine. Surtout le fond. La peinture beige sur les murs s’effrite quand on la frôle. Les vestes sombres prennent ainsi des ombres blanches. Les angelots font un peu peur.

Le prêtre en aube est derrière la petite balustrade qui servait dans l’temps. Le responsable des pompes funèbre essaie de se faire discret dans une des deux chapelles latérales. L’homme d’Église entame la célébration. Il a les joues blanches, le cheveux court avec un peu de gel. Il n’est pas d’ici. Il n’a pas l’habitude de sortir les vaches, d’aérer l’un des trois tracteurs qui attendent dans la grange, de récupérer les œufs de poules, d’organiser le jardin des plantes de la maison. En même temps, moi non plus. Mais l’assemblée oui.

C’est mon tour. Je sèche d’un revers de la main les larmes au coin de mes yeux. Pas de maquillage, bon choix. Je m’avance jusqu’au pupitre, en haut à droite. Cette lettre de Saint Paul est faite pour s’effondrer de chagrin. Ce psaume est à tomber en pleurs. J’énonce. J’articule. Je pause. Trois dames de la paroisse entament un chant. Ne pas sourire. Retourner s’assoir. Ne pas penser à cette belle mélodie qui meurt sous les notes de l’harmonium d’antan, ces accords détruits et leurs voix juste à côté.

Le prêtre commence l’homélie. Ou le sermon. Bref, il part à parler. Tout n’est pas clair. Je crois bien qu’il se perd un peu sans s’en rendre compte. Je me perds aussi. Je raccroche au wagon alors qu’il est en train d’expliquer que nous, catholiques, devons nous rappeler que le Christ est cœur de tout. Que ce n’est pas acceptable que des parents ne corrigent pas leurs enfants quand ces derniers parlent de l’eucharistie comme d’une chips. « J’ai les noms mais je ne les dirai pas. » Il doit être arrivé il y a peu. Mais il est plein de bonne volonté. C’est pas grave, ça donnera lieu à de belles blagues avec celui que je suis venu accompagner.

On sort. En dernier. Enfin, presque. Quelqu’un peut lire un poème devant la tombe ? Regards sur moi. Remerciements. Le cimetière. Les poignées de main.

Pourquoi est-ce que j’y pense ce soir ? Parce que je crois qu’on a essayé de refaire le monde ce soir. Avec des croyants entier, des demi-écrémé, des fidèles complet, des pains au levain, des levain dans la pâte, des connectés, des de tous bords, des hors-bords, des allumés, des… autres. Et l’une des questions qui planaient au-dessus de nos bières fut : c’est quoi faire Église, c’est quoi être Église ? Il m’a semblé que ça collait avec ce moment. Comme l’impression d’avoir vécu la réponse à cette interrogation ce jour-là. Dans une église décrépie, dans une ambiance décalée, dans une foule inconnue, avec des gens en jean’s-bretelle près à retourner au champs et d’autres en costume des années 70 près à rentrer à la maison.

Aurais-je eu la même pensée si le défunt avait un autre, plus jeune, partant de manière plus cruelle ? Dans tous les cas, l’homme que j’accompagnais m’aurait demandé – comme il l’a fait – : « Mais comment tu peux croire en Dieu dans ces moments-là ? » Et j’aurais pensé – comme je l’ai fait – sans oser lui dire : « Mais comment ne pas croire en Dieu dans ces moments-là ? Seul Lui éclaire le pourquoi de la mort. Et de la vie. » J’ai sûrement eu d’autres moments d’Église récemment. Celui-ci n’était pas très gai au final.

Les petites choses de la fin du jour ont peut-être parachevé la réflexion que vous lisez. La bière export 33 à côté des jus de fruit dans la salle paroissiale. Ou est-ce la salle communale ? Sans oublier la brioche, « l’étouffe chrétien » dit-on. J’ai survécu, au gâteau comme à la boisson.

 

 

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