Lettre à M. Pasquali, auteur d’un billet sur La Vie : « We are Legion » ou l’antichristianisme des anonymous

Pour comprendre ce billet, il est préférable d’avoir la prose de M. Pasquali.

Cher Monsieur Pasquali,

Votre billet m’a amené une très longue série de remarques. Voici toutes les raisons qui me font penser que votre analyse est très loin de la réalité.

D’abord, dans votre premier paragraphe, vous posez les limites de votre analyse en parlant des anonymous comme d’un « mouvement protéiforme ». En effet, les anonymous sont un groupe de personnes qui se rassemblent parfois, explosent à d’autres moments, sont les mêmes parfois, sont d’autres groupes avec d’autres personnes totalement non connectées au premier groupe à d’autres moments. A partir de là, il me semble qu’il aurait été de bon aloi de préciser quels « anonymous » vous comptiez analyser. Pour cela, il vous aurait fallu avoir étudié avec précision tel ou tel groupe d’anonymous.

Or actuellement, d’autant plus du fait de la popularité de ce « mouvement », c’est très difficile si ce n’est impossible car personne ne détient les « droits » d’anonymous, personne ne peut décider d’attribuer le droit à l’un ou l’autre de se revendiquer « anonymous ». A la base même de votre analyse manque : un sujet défini.

Dans ce même paragraphe, vous expliquez que vous allez exposer en quoi les anonymous portent en eux un caractère antichrétien, avouant que le rapport semble tiré par les cheveux. C’est pire que ça : le rapport que votre analyse tente de faire met en lumière votre méconnaissance totale du sujet d’étude.

Vous commencez donc votre argumentaire en stipulant que, selon les Règles des anonymous, « Rien n’est sacré ». Répétant donc un élément ci-dessus, les anonymous étant un mouvement dont tout le monde peut se prévaloir, ses règles ne concernent que ceux qui veulent bien les suivre, elles n’ont personne pour les imposer. Cela a été mis en évidence récemment quand des personnes se réclament anonymous ont lancé des attaques contre Télécomix alors que Télécomix est composé… de hackers éthiques, certains anonymous.

Leur première attaque médiatisée a été contre l’Eglise de la scientologie. Je vous invite à lire avec attention les pages Wikipedia française et anglaise sur Anonymous (puisque vous semblez louer ce lieu de diffusion d’information citoyenne, qui est en effet bien fait), vous y verrez partout que l’attaque n’a pas été lancée car la Scientologie représentait une religion qu’il fallait faire disparaître, mais parce que celle-ci a voulu faire disparaître des informations en ligne pour améliorer son image de marque. C’est la volonté de masquer numériquement des informations, d’altérer les faits mis sur le net qui a motivé le mécontentement. Et si vous regardez de plus près toutes les attaques, c’est principalement cette volonté qui pousse les groupes divers d’anonymous à lancer des attaques.

Je m’arrête une minute sur cette magnifique tournure de phrase : « Si l’Église de Scientologie n’a rien à avoir avec le christianisme, on peut craindre que les anonymes, eux, fassent l’amalgame entre secte et religion, comme le font souvent les ennemis de la religion. » Vous craignez donc cet amalgame, n’apportez aucune preuve que les anonymous le fassent, et déduisez de la réalité de VOTRE amalgame que les anonymous sont ennemis de la religion…

Nous en venons à votre argument s’appuyant sur la devise « We are Legion ». Alors là je suis circonspecte : pensez-vous réellement que les auteurs de la première vidéo qui a été le fondement de ce slogan (vidéo contre la Scientologie) réalisée très probablement par des personnes largement animées par « le lol » (voir www.fhimt.com) ont lu l’Evangile de Saint Marc ? Au point de s’en souvenir ? Cela ne pourrait-il pas simplement vouloir dire que, face à une Eglise de scientologie aux moyens financiers très forts et aux moyens humains importants : « nous aussi nous sommes nombreux, tellement nombreux que nous sommes légions » (une expression qui existe aujourd’hui dans la langue courante et que peu de moins de 25 ans peuvent relier à notre Marc) ? Alors oui, monsieur, cette formule laisse une grosse place au doute quant à son lien avec la Bible… et quant à son lien avec un pseudo esprit antichrétien.

La suite du slogan d’anonymous, « Nous ne pardonnons pas », pour vous, « rend la chose certaine ». Mais, n’y-a-t-il que les antichrétiens qui ne pardonnent pas ? Les chrétiens (puisque vous utilisez ce mot, j’insiste en le définissant, c’est à dire tous les membres de toutes les Églises chrétiennes) pardonnent-ils tous, tout, tout le temps ? Toutes les Églises chrétiennes – catholiques, protestantes de tout poil – ont-elles comme fondement de pardonner tout, à tous, tout le temps ? Certains regardent avec plus de respect l’Ancien Testament que le Nouveau parfois. Et si l’on s’interrogeait sur ce que les anonymous ne « pardonnent » pas : ils ne pardonnent pas que l’on triche avec l’information sur le web simplement parce qu’on en a les moyens, ils ne pardonnent que l’on cache des informations cruciales aux citoyens du monde simplement parce qu’on en a le pouvoir.

La suite de votre argument en vient à l’opposition que vous lisez entre la gratuité pour les chrétiens et celles pour les anonymous. Et là encore, votre méconnaissance du « partage en ligne » dans toutes ces composantes est flagrante : 1) une opération DDOS se passe forcément de manière un minimum connectée entre les protagonistes, c’est réellement une « expérience » qui « se vit ensemble » pour reprendre votre définition « positive » du partage. 2) quand on est vraiment branché sur les lieux d’échange d’Internet, on découvre très vite que si l’on est chacun derrière notre ordinateur, des liens naissent, des discussions permettent un échange qui amènent souvent à une relation privilégiée entre deux ou plusieurs internautes, et parfois – souvent – cela se traduit par une rencontre IRL (In real life). Il y a véritable partage, il y a expérience commune. Ils parlent ensemble, ils se voient, ils se rencontrent. Les relations URL ne sont plus vues comme déconnectées de la « vraie vie » mais préliminaires à celle-ci, en lien avec celle-ci. 3) Vous ne parlez que des sites de téléchargements illégaux alors je m’arrêterai dessus un peu : s’il y a duplication sans lien, vous minimisez l’importance pour les gros téléchargeurs de mettre sa bibliothèque à disposition. L’appréhension de ce genre de système est basée sur une vision de ces sites comme applications URL d’une réalité : entre amis, entre personnes fréquentant la même bibliothèque, on échange des livres, CD, DVD de main en main. Certains peuvent passer d’une personne à l’autre jusqu’à ce que celui qui a la copie d’un livre en main ne connaissent pas forcement celui qui l’a acheté. Les espaces de gratuité des associations libertaires sont basées sur ce même principe : offrir la culture à tous, sans que l’argent n’entre en ligne de compte pour se rappeler que tout ne doit pas être autour de l’argent. L’idée (pas forcement l’application) est la même, à plus grande échelle. Sachant que de nombreuses études montrent que les plus gros téléchargeurs sont souvent les plus gros consommateurs payants de produits culturels. Enfin à propos de megaupload, ce n’était pas seulement un outil pour échanger des produits culturels, c’était aussi un outil numérique pour échanger des fichiers d’image, des vidéos de famille trop lourdes pour passer par email, etc.

C’est à ce moment là de votre argumentation que votre focalisation sur Megaupload m’est apparue la plus forte : vous oubliez toutes les autres actions des anonymous de par le monde (le soutien numérique pour que les révoltés du Printemps arabe aient accès à Internet pour faire connaitre leur combat, contre la censure des États dictature de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient, la lutte contre les cartels de drogue au Mexique, la lutte contre la pédopornographie en ligne, la lutte contre les sites néonazis en Allemagne et j’en passe. Je vous renvoie à nouveau vers Wikipedia ou vers cette infographie). Ce qui est fort dommageable pour votre analyse.

Je m’arrête quelques phrases sur votre analyse de l’utilisation du masque du film V comme Vendetta. Si l’on s’en tient aux études sur les anonymous faites jusque là, on peut faire émerger l’idée que c’est surtout un symbole… d’une génération qui utilise les symboles qu’elle a, sans chercher plus loin. Un film, un masque marrant (le lulz, Monsieur, vous oubliez trop souvent le lulz – cette volonté de se moquer, des autres et de soi-même). Si l’on cherche vraiment un symbole derrière le masque, il convient peut être de regarder le film en question, de s’interroger sur la signification de l’homme derrière le masque : il avait la volonté de casser un système qui enferme la pensée des Hommes, les empêchent d’agir selon leur conscience, selon les valeurs qu’ils ont en eux, y compris selon leur foi… Les partisans de Guy Fawkes chérissent les livres saints dans le film, interdit par le totalitarisme au pouvoir. Il n’y a alors pas esprit de vengeance mais esprit de liberté.

« Oui, il faut redouter les anonymous. » Oui, redoutons donc un nom que n’importe qui peut prendre, un concept qui n’a quasiment aucun fondement clair, un groupe qui n’a aucune limite, aucune structure. Vous dites que les anonymous c’est nous : oui, redoutons plutôt le diable qui s’immisce en nous plutôt que de le chercher partout ailleurs (comme nous invitent à le faire un monsieur à la robe blanche). Si les anonymous sont un symptôme, ils sont d’abord celui d’un ras-le-bol face au sérieux du monde, une envie de bouffée de rire pour éviter de se prendre trop au sérieux ; ils sont ensuite celui d’un ras-le-bol face à un système qui semble ettoufer l’envie de penser, l’envie de s’instruire ailleurs sur les canaux contrôlés, l’envie de connaitre plus que ce que les grandes compagnies qui régulent les marchés, les gouvernements quels qu’ils soient veulent que les citoyens connaissent. Et puisque l’argent est ce qui régule ce système « emprisonnant », c’est cela que les anonymous enlèvent de l’équation. Désolée mais rien à voir avec la morale chrétienne. Rien à voir avec une quelconque chasse aux sorcières chrétiennes.

Mais la liberté revendiquée n’est pas, comme vous le dites, « celle de prendre gratuitement ce qui ne vaut rien à leurs yeux ». C’est justement parce que ce savoir a de la valeur qu’elle doit être gratuite aux yeux des anonymous, c’est justement parce que les témoignages des syriens et des libyens ont de la valeur qu’elle vaut qu’on se batte pour qu’Internet la fasse découvrir ; c’est justement parce que les informations ont de la valeur qu’elles valent le coup d’être rendu publiques par Wikileaks et autres lieux de « partage en ligne ». Non, il est loin d’être évident que l’objet du désir des anonymous soit « le divertissement plutôt que la culture », si se divertir est au fondement des anonymous, le savoir est leur objet de désir. La culture n’en est qu’une partie.

Je ne m’attarderai pas sur votre analyse très dégradante des internautes « brutalement privé de divertissement trop facile »… D’autant plus que cela sous-entendrait que tous les utilisateurs de megaupload seraient des anonymous, ce dont je doute fortement.

Enfin, vous finissez sur Wikipedia… qui est, ne vous en déplaise, sûrement bien plus « infiltré » par les anonymous (qui restent des geeks amoureux de tous espaces de liberté sur le net) que vous ne le croyez. Et pourtant : les pages antichrétiennes n’ont pas explosé depuis la « naissance » des anonymous.
Au final, tout cela ne veut pas dire que les anonymous sont tous des anges et que toutes leurs actions sont louables. Mais, au même titre que dans l’Église catholique, tout n’est pas toujours « bon », il convient de se rappeler que les deux facettes d’une même pièce existent en analysant cette pièce.